Tobe Hooper, le bonheur de l’horreur !

C’est le cinéaste d’un seul film, mais quel film : Massacre à la tronçonneuse, barbare et viscéral, une borne essentielle dans l’histoire du cinéma américain. REWIND sur un réalisateur qui a posé les bases d’un mode « horrifique » que peu ont réussi à égaler.

Par Marc Godin

Tobe Hooper est mort le 26 août 2017 à 74 ans. D’une « cause naturelle » précise le New York Times. Au fil des années, je l’avais rencontré à plusieurs reprises. C’était un cinéaste humble, chaleureux, délicieux, conscient qu’il avait réalisé son meilleur film à 28 ans et qu’il resterait pour l’éternité le cinéaste de Massacre à la tronçonneuse, vénéré par des cinéastes comme Nicolas Winding Refn, Stanley Kubrick, William Friedkin ou Fabrice Du Welz.

Néanmoins, il se prêtait volontiers aux interviews, se montrait plus que cordial avec les fans pendant les festivals ou hommages, relatant encore et encore le tournage épique de Massacre : « Je n’avais pas assez d’argent pour qu’il y ait de la musique, c’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi la tronçonneuse : le bruit ! »

Comme La Nuit des morts-vivants,  Massacre est une borne essentielle dans l’histoire du cinéma et pas seulement du cinéma de genre. Il y a d’abord ce titre génial, The Texas Chain Saw Massacre, quasiment de la poésie, ces idées démentes dont la famille de cannibales dégénérés, le masque de Leatherface constitué avec la peau de ses victimes, les hurlements de Marylin Burns, la perfection de la mise en scène (maîtrise absolue du hors champ, travail sur la bande son) et en bonus, la radiographie d’un pays en décomposition, malade de sa violence, empêtré dans les mensonges du Watergate et les massacres du Vietnam. Réalisé en 16 mm et pour un budget dérisoire, le film, vaguement inspiré de l’histoire du serial killer Ed Gein, repousse les limites de la terreur.

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Cantonné dans le genre par une industrie ciné qui n’aura jamais su composer avec son talent.

Dès les premières scènes d’exposition, Hooper installe une ambiance malsaine, plonge son spectateur dans un univers infernal d’animaux morts, de viandes décomposées, de charognes.

Très intelligemment, il suggère plus qu’il ne montre, coupe quelques secondes avant un équarrissage trop réaliste. Et détourne son film avec un humour macabre qui renforce l’aspect absurde et terrifiant de l’entreprise : le fauteuil avec les bras humains, véritable « Arm-Chair », le papy Tronçonneuse, centenaire tremblotant qui n’arrive pas à mettre à mort l’héroïne, malgré les encouragements des déments…

« Lorsque le film est sorti, il a provoqué un tel choc qu’il a bien fallu quatre ou cinq ans pour que le public se rende compte que c’était aussi un film comique. Aujourd’hui les gens savent que Massacre à la tronçonneuse était un film d’humour noir. »

De mauvais films en mauvais choix, plusieurs fois renvoyés des plateaux, Tobe Hooper va devenir un tâcheron de l’horreur qui tâche, avec une filmo en dents de scie (humour), composée de séries B, voire Z, cantonné dans le genre par une industrie ciné qui n’aura jamais su composer avec son talent.

Il usinera Le Crocodile de la mort, hybride entre Massacre et Psychose où il alterne folie homicide et humour « hénaurme », Les Vampires de Salem, téléfilm de quatre heures qui bénéficiera d’une sortie en salles en France dans une version écourtée, Massacres dans le train fantôme, Poltergeist, superproduction sur le thème de la maison hantée qui aurait été réalisée par son producteur, Steven Spielberg, Hooper n’étant resté que quelques jours sur le plateau, Life Force, gros nanar pour la Cannon avec Mathilda May, Spontaneous Combustion, Mortuary… Rien n’approchant la perfection viscérale de Massacre.

Pour finir, deux petits souvenirs.

Je me souviens avoir interrogé Tobe Hooper il y a une dizaine d’années, lors de la sortie française de Mortuary, sur ses goûts ciné. Il m’avait avoué avoir grandi dans les salles obscures. Dès l’âge de sept mois (oui, oui), ses parents qui tenaient un hôtel au Texas le laissaient dans les salles avoisinantes pour l’occuper. « Le cinéma est devenu ma baby sitter. » Ses goûts étaient éclectiques et il aimait le cinéma européen (Fellini, Truffaut, Antonioni), David Lean, Alfred Hitchcock ou John Frankenheimer et par dessus tout, la comédie !

Mon autre souvenir est plus intime. Dans les années 90, je l’avais interviewé pour Canal +. Avant de commencer à filmer, je lui avais montré un livre que j’avais écrit sur le gore. Il l’avait feuilleté avec beaucoup d’attention, étonné par l’objet, la qualité des reproductions photo, puis son visage s’est éclairé quand il est tombé sur les photos de ses films, notamment le premier Massacre. Il a fait toute l’interview avec le livre sur les genoux et avant de se séparer, il m’a demandé, comme un enfant, « Can I keep your book ? ». Quand je lui ai dit que le livre était pour lui, que sans lui, je ne l’aurais peut-être jamais écrit, il a eu l’air incroyablement ému.

Aujourd’hui, c’est moi qui vous remercie, très cher monsieur Hooper.

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