La môme Marceau

PHOTO DE COUVERTURE © DENIS MAKARENKO

Après cinq ans de discrétion, Sophie Marceau revient dans Tout s’est bien passé de François Ozon. L’occasion de revenir sur l’itinéraire de celle qui n’a jamais eu besoin de jouer la comédie pour susciter la fidélité de toute une génération.

Par Sylvain Monier

Comme chacun sait, Maurice Pialat était du genre ours mal léché. Aussi quand en 1984, la Gaumont lui commande un polar qui évoque les rapports troubles entre dealers, flic, avocat et prostituée avec Sophie Marceau en tête d’affiche, le réalisateur de Nous ne vieillirons pas ensemble bougonne. Pour lui, l’ado-star de La boum n’est bonne que pour jouer dans des nanards. En plus, il avait initialement pensé à son égérie, Sandrine Bonnaire, pour incarner Noria dans ce film dont le titre sera Police et cumulera plus d’un 1,8 million d’entrées – le meilleur score de Pialat.

Sophie Marceau y incarne Noria donc, l’ex-petite amie d’un narcotrafiquant embastillé ; Gérard Depardieu joue Mangin un flic rustaud, misogyne mais sensible néanmoins ; Pascale Rocard interprète Marie Vedret une commissaire débutante qui a maille à partir avec Mangin tour à tour lourdingue et charmeur avec elle ; Richard Anconina campe Lambert, l’avocat malin des dealers et Sandrine Bonnaire Lydie, une prostituée bonne fille qui fraye avec les flics et les voyous.

Le cinéaste lui réserve un sort plus insidieux. Il s’arrange avec son pote Gérard Depardieu pour que celui-ci lui assène de vraies baffes lors d’une scène d’interrogatoire.

L’ambiance du tournage sera électrique. Sandrine Bonnaire, reléguée à un troisième rôle, fait le service minimum, se montrant peu disponible, ce qui a le don d’énerver Pialat qui passe alors ses nerfs sur Anconina en lui hurlant devant tout le monde : « Tu es à chier, je n’ai jamais vu un acteur aussi nul que toi ! »

Quant à Sophie Marceau, le cinéaste lui réserve un sort plus insidieux. Il s’arrange avec son pote Gérard Depardieu pour que celui-ci lui assène de vraies baffes lors d’une scène d’interrogatoire. Lequel Depardieu s’exécutera (sur plusieurs prises) au point de faire pleurer vraiment l’actrice alors âgée de 18 ans.

Le reste du tournage est à l’avenant : Pialat la rudoie, la malmène, lui crie dessus… Sophie encaisse, se tait, fait le dos rond. Le résultat à l’écran se révèlera convaincant mais la promo sera comment dire… particulière. Sophie Marceau, en plein stress post-traumatique (?), a décidé de balancer.

Dans la presse, elle qualifie Pialat de « sado-maso pervers » jugeant que « si c’était à refaire, je ne le referais pas. Je ne marche pas avec des baffes dans la gueule. » De son côté, Maurice Pialat répliquera dans l’émission Le cinéma des cinéastes (France Culture) et sa sentence sera irrévocable : « Sophie Marceau était la personne la plus détestable qu’il m’ait été donné de fréquenter dans le milieu du cinéma. »

« Depardieu ne voulait pas que ça se passe bien entre son réalisateur et moi. Il y perdait de son autorité. Donc il s’est employé à nous monter l’un contre l’autre »

Fermez le ban ? Pas vraiment. Ayant analysé l’expérience du tournage de Police à l’aune de trois décennies, Sophie Marceau se paye cette fois Gérard Depardieu à la faveur d’une interview pour le magazine Society en 2015 : « Depardieu ne voulait pas que ça se passe bien entre son réalisateur et moi. Il y perdait de son autorité. Donc il s’est employé à nous monter l’un contre l’autre, Pialat et moi. C’est un prédateur, il faut qu’il bouffe tout le monde. »

 Et d’opérer dans la même interview une corrélation avec Tom Cruise, le même profil selon elle : « Tom Cruise, si vous le mettez sur un bateau et que vous tirez un feu d’artifice, il va monter sur le mât pour qu’on le regarde lui et pas le feu. »

Quant à Mel Gibson qui l’a dirigée dans Braveheart (1995), elle souligne le type charmant qu’il était et sa métamorphose au fur et à mesure : « Il n’a pas la même tête. Nerveux, parano. Il n’arrête pas de vociférer : “Ils veulent tous ma peau, ce sont tous des enculés…” »

C’est peut-être ça que les gens apprécient chez Sophie Marceau depuis 40 ans. Sa façon d’aller à l’essentiel, d’exposer ses avis paradoxaux (ou pas) avec toujours ce côté chic (et cash), imprévisible (voire provocateur), parfois. Insaisissable en somme.

C’est ainsi qu’en novembre 2020, la comédienne partage le documentaire Hold-Up sur ses réseaux sociaux. Problème : le film très controversé évoque l’idée d’un complot mondial concernant la pandémie. Tollé général…

« Je me doutais que ça créerait des controverses mais je ne regrette pas d’en avoir parlé. »

Plus d’un an après l’affaire, le film apparaît toujours sur sa page Instagram quand d’aucuns se seraient empressés d’effacer l’historique histoire de s’éviter une « grillade » dans le métier. Pas elle. Faire scandale ou susciter les moqueries ? Sophie s’en fout carrément : « Je me doutais que ça créerait des controverses mais je ne regrette pas d’en avoir parlé. On a le droit de penser que parmi toutes les grandes instances ou entreprises pharmaceutiques qui mènent le monde, certaines sont davantage tournées vers le profit. Heureusement, pas toutes. » (Le JDD, le 4 juillet 2021).

« Ça vous est bien égal de savoir si je suis heureuse ou malheureuse !? » On est en 1980, et Vic, 13 ans, est en larmes face à ses parents (incarnés par Claude Brasseur et Brigitte Fossey) qui lui refusent la possibilité de se rendre à ce que l’on appelait en ce temps-là une « boum ». Face à l’écran, le public vibre en même temps que cette ado en détresse alors inconnue au bataillon. Elle ne va pas le rester longtemps.

La boum va devenir davantage qu’un teen-movie qui rassemble des millions de Français. C’est la bande-annonce de la France du futur immédiat. Cette envie de liberté face à l’autorité parentale, cette effervescence adolescente préfigurent les années Mitterrand. Et Vic/Sophie Marceau incarne parfaitement cette époque qui vient. Ici et maintenant.

C’est Claude Pinoteau qui lui a suggéré de changer de patronyme. Ce faisant, il lui a soumis une liste des rues de Paris. Sophie choisira Marceau pour garder ses initiales.

« Sophie Marceau » est, réalité, un pseudonyme, cette jeune star en devenir s’appelant initialement « Sophie Maupu ». C’est Claude Pinoteau (le réalisateur de La boum) qui lui a suggéré de changer de patronyme. Ce faisant, il lui a soumis une liste des rues de Paris. Sophie choisira Marceau pour garder ses initiales. Afin de ne pas se couper complètement de son milieu d’origine ?

Son père, Benoît, est chauffeur routier, sa mère, Simone, travaille dans un grand magasin parisien puis dans une brasserie. Sophie Maupu passe son enfance dans une maison à Chelles (Seine-et-Marne) puis déménage avec ses parents, son frère (Sylvain dont elle est très proche) et un cousin pour Gentilly (Val-de-Marne) dans un appartement de la rue Gabriel-Péri. E

lle a neuf ans quand ses parents décident de divorcer – ils se remarieront par la suite. Adolescente, elle s’inscrit dans une agence de publicité spécialisée pour les jeunes afin de se faire de l’argent de poche. L’agence a décidé d’envoyer une VHS de Sophie à la production de La boum. Comme souvent dans les milieux populaires, les parents de l’ado n’y croient pas trop. Le cinéma ? Ce n’est pas le monde de Simone et Benoît.

Ce projet est un gros challenge pour la scénariste car pour la première fois, elle ne travaille pas avec son père, Gérard Oury, mais avec Claude Pinoteau,

Ils ignorent qu’au même moment, Danièle Thompson se trouve dans une impasse. Elle a écrit un bon script sur les affres de l’adolescence et ne trouve pas l’actrice qu’il faudrait pour incarner son héroïne. Ce projet est un gros challenge pour la scénariste car pour la première fois, elle ne travaille pas avec son père, Gérard Oury, mais avec Claude Pinoteau, un réalisateur devenu l’expert du teen-movie à la française depuis le succès de La gifle (1974) avec Isabelle Adjani et Lino Ventura.

La VHS de Sophie va agir comme une révélation pour Thompson et Pinoteau. Par la suite, ce sera une déflagration sur la France entière. En cette première moitié des années 80 Sophie Marceau occupe les écrans et les esprits : elle fait les couvertures de magazines pour ados (OK ! Podium et Salut !) avec son amoureux du moment, Pierre Cosso, qu’elle a rencontré sur le tournage de La boum 2 en 1982.

Dans la foulée de ce second volet, la jeune fille de 16 ans casse son contrat d’exclusivité avec la Gaumont, s’endettant d’1 million de francs. Elle sort un 45-Tours en duo avec François Valéry (Dream in blue). Tourne dans Fort Saganne (1984) d’Alain Corneau, une super production au label qualité France avec Depardieu et Deneuve et Joyeuses Pâques de Georges Lautner avec Jean-Paul Belmondo.

Le tournage de ce vaudeville tonique à Nice (Alpes-Maritimes), en 1984, va changer sa vie. Alors qu’elle est dans un jour off, la jeune comédienne assiste, au Festival de Cannes, à la projection de La Femme publique d’Andrzej Zulawski. Grosse claque. Quelques jours plus tard, elle rencontre le cinéaste polonais Zulawski et malgré (ou à cause de) leur différence d’âge (26 ans), elle entame une relation avec cet artiste réputé « intello-torturé ». Sophie fait fi du qu’en dira-ton.

La comédienne travaillera également avec Antonioni et Wim Wenders en 1995 dans Par-delà les nuages.

Cette histoire façon Pygmalion et Galatée va durer 17 ans. Ensemble, ils tourneront L’amour braque (1985), Mes nuits sont plus belles que vos jours (1989), La note bleue (1991), La fidélité (2000). La comédienne travaillera également avec Antonioni et Wim Wenders en 1995 dans Par-delà les nuages.

En parallèle, Sophie n’oublie pas sa fanbase et tourne des films plus commerciaux, plus populaires, entame même une carrière à l’internationale avec le succès planétaire de Braveheart ou en jouant une convaincante James Bond girl dans Le Monde ne suffit pas (1999). Son histoire avec Zulawski prend fin en 2001. Elle en fera un film autofictionnel Parlez-moi d’amour (2002) qui reste, pour l’heure, sa plus belle réussite en tant que réalisatrice.

Les décennies suivantes nous feront grandir avec elle. « Je suis ancrée dans la mémoire d’une génération qui est aussi la mienne » rappelait-elle justement au JDD en juillet 2021. On la voit alors à Cannes en 1999 se lancer dans un discours lunaire et incohérent le soir de la remise de la Palme d’or. Gênant au départ mais plutôt rigolo in fine. En 2005, toujours à Cannes une bretelle de sa robe tombe, découvrant un de ses seins. Sa réaction mi-gênée, mi-amusée met tout le monde d’accord et achève de la rendre sympathique.

A l’instar de Delon au Japon ou Zaz en Turquie, Sophie Marceau incarne la femme française parfaite en Chine. Les grandes marques (Citroën, Chaumet…)

A l’instar de Delon au Japon ou Zaz en Turquie, Sophie Marceau incarne la femme française parfaite en Chine. Les grandes marques (Citroën, Chaumet…) l’embauchent alors pour jouer les ambassadrices de luxe dans l’empire du Milieu. Depuis juin dernier, elle promeut en Chine une plateforme de PME qui œuvrent dans l’artisanat made in France. Plus qu’une actrice, elle participe au soft power français en Asie.

Depuis l’âge de 13 ans, la presse guette les faits et gestes de celles qui reste pour l’éternité « la petite fiancée des Français ». Ses amours avec Christophe Lambert (7 ans) ou Cyril Lignac (8 mois). Sa réaction face au phénomène #metoo, elle qui à l’âge de 18 ans avait vécu un harcèlement moral sur Police à une époque où l’omerta régnait.

Quand elle aborde la question dans les colonnes de Madame Figaro en 2021, on s’attend à de grosses révélations. La réponse sera honnête et franche. Ni complaisante ni drama queen. Extrait : « Dans le cinéma, les limites sont plus floues à définir que dans d’autres professions, car on ne travaille pas dans des normes. Le patron de restaurant qui met la main aux fesses de sa serveuse, il y a un abus manifeste et évident. Mais quand j’entends des témoignages d’actrices qui s’offusquent qu’on ait pu leur donner des rendez-vous dans des suites d’hôtel, non, car c’est là que les étrangers rencontraient les gens. C’était comme ça. Et les castings ? On vous demande de vous déshabiller parce que vous avez des scènes de nu, alors vous allez dire quoi ? Non, je ne me déshabille pas ? Ça m’est arrivé bien sûr, je ne me suis pas mise nue, j’ai arrêté au soutien- gorge, mais si c’est dans la scène ? Vous avez 18 ans, c’est un studio hollywoodien qui vous le demande, il y a le metteur en scène dans la pièce, oui, vous ôtez votre tee-shirt. Franchement, des actrices qui disent : « Non mais pour qui vous me prenez ? » et qui s’en vont, je n’en connais pas beaucoup. Après, vous voyez, c’est compliqué, il y a eu énormément d’abus, des choses pas convenables, inacceptables. Des propositions, j’en ai eu mille fois, mais j’étais mieux armée pour résister parce que j’avais déjà travaillé et que j’avais un nom.
Je n’étais pas une jeune débutante dont le rêve absolu est de tourner.
Et puis, je ne venais pas de ce milieu, donc les rapports de séduction me paraissaient d’emblée un peu suspects. C’est un système très pernicieux. »

« Il s’est passé beaucoup de choses dans ma vie ces dernières années. Autant je ne fais pas les mises à jour sur mon téléphone, autant j’ai un besoin régulier de me recentrer. »

Il y a cinq ans, l’actrice a vécu une mauvaise passe illustrée par la disparition de ses proches. En 2016, il y a les décès d’Andrzej Zulawski, puis celui de sa mère Simone. Deux ans plus tard, elle a dû encaisser la solide dépression de son fils, Vincent Zulawski 26 ans, mal remis de la disparition de son père. Puis, il y a eu la mort de Benoît, son père, à l’automne 2020… Soit des années de deuil, d’introspection et de soucis personnels à régler. « Il s’est passé beaucoup de choses dans ma vie ces dernières années. Autant je ne fais pas les mises à jour sur mon téléphone, autant j’ai un besoin régulier de me recentrer. » (JDD, juillet 2021).

Elle est revenue à Cannes l’été dernier en compétition officielle avec ce film de François Ozon Tout s’est bien passé. Le film adapté du livre d’Emmanuèle Bernheim aborde l’accompagnement vers la fin de vie. Là encore, elle refuse d’avoir un avis tranché sur cette question délicate. Elle sait au fond d’elle-même que son public, la France populaire, la France périphérique, ne l’attend pas sur ce registre. Que ce sujet est trop personnel pour être sentencieuse. Surtout à une époque où tout peut partir en vrille en un instant avec les réseaux sociaux.

On devrait la voir prochainement dans Une femme de notre temps de Jean-Paul Civeyrac. Elle y campe une policière découvrant la face sombre de son mari. Puis ce sera I Love America de Liza Azuelos pour Prime Vidéo. Après des années de silence radio, Sophie Marceau n’arrête plus de tourner. Pourquoi arrêter ? Tout va bien se passer.

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