Luc Besson et banlieue, passion ou business ?

Besson aime passer de l’autre côté du périph’. Mais dans l’autre sens ! Installée dans le mythologique « 9-3 », sa Cité du Cinéma est en passe de devenir un Hollywood à la Française. Question : VRP-Nabab de la banlieue, pourquoi Luc en parle-t-il si peu dans ses films ? Eléments de réponses.

Par Denis Brusseaux

Saint-Denis, le 17 mai 2007. Un écran gonflable placé au pied des HLM de la cité de la Saussaie projette le film Indigènes de Rachid Bouchareb, devant une population enthousiaste. L’opération, couverte par les médias, est signée Luc Besson et marque le coup d’envoi de son Festival Cannes et Banlieues qui, jusqu’au 26, projette tous les jours un film de la sélection cannoise dans une banlieue à chaque fois différente (Les Chansons d’amour de Christophe Honoré à Champigny-sur-Marne, Boulevard de la mort de Quentin Tarantino à la Courneuve, etc.). Interrogé par M6 sur son initiative, menée conjointement avec Isabelle Agid dans le cadre de l’Association Luc Besson (créée l’année précédente), l’auteur de Nikita évoque le goût des banlieusards pour le cinéma, mais déplore que ceux-ci n’aillent voir que des grosses machines comme « Spider-Man et Taxi 4 » (sic), tandis que l’élite intello se gargarise d’œuvres d’auteurs exigeantes. L’objectif affiché par Luc Besson est donc de lutter contre l’ostracisation des cités en utilisant pour cela, la culture du 7e art. Le fait que le coup d’envoi de cette bonne idée se situe précisément à Saint-Denis, là où il prévoit depuis 2004 d’y bâtir sa monumentale Cité du cinéma. On serait enclin à y voir là une stratégie à destination des politiques et des financiers, mais on risquerait alors de tomber dans le procès d’intention. De même qu’il est tentant de s’interroger sur les raisons pour lesquelles ce festival, rebaptisé Arts et Banlieues en juin 2008 (en plus des films, il y a de la danse, de la chanson, de la peinture), s’est limité à deux éditions seulement. Y a-t-il un lien de cause à effet avec les incidents qui ont émaillé le tournage de From Paris With Love à Montfermeil, en octobre 2008, au grand dam des habitants qui se faisaient une joie d’avoir un plateau de cinéma sous leurs fenêtres ? Avec Luc Besson, il est très difficile de faire la part entre la sincérité, sans doute réelle, et l’affairisme très prononcé de ce brillant gestionnaire. Ainsi, quand en 2009 il s’insurge ouvertement de la discrimination exercée à l’encontre des jeunes des cités par le groupe UGC qui refuse de distribuer Banlieue 13 – Ultimatum dans ses salles… de banlieue (a priori de peur qu’il y ait de la casse), on peine à choisir : militantisme d’un cinéaste, ou simple frustration de se voir privé du public qu’il vise en priorité, et ce depuis le premier Taxi de Gérard Pirès en 1998 ? Une chose est sûre, Besson sait créer la controverse, et faire parler de lui. Après tout, c’est son boulot.

John Travolta et Jonathan Rhys-Meyers dans From Paris With Love de Pierre Morel -2010.
© EuropaCorp/Distribution

La banlieue reste peu représentée dans ses productions

Totalement absente de ses réalisations, elle reste peu représentée dans ses productions, ce qui ne cesse d’étonner en regard de son intérêt manifeste pour les quartiers dits sensibles. De ce point de vue, Besson prend ainsi le contrepied d’un Mathieu Kassovitz, qui filme frontalement la banlieue sans pour autant s’adresser, en termes de ciblage, au public qui en est issu. Comment expliquer qu’un entrepreneur qui prend l’initiative louable de créer une école de cinéma gratuite à destination des jeunes   désargentés mais passionnés de 7e art, évite soigneusement de parler de ces mêmes jeunes lorsqu’il chausse sa casquette de producteur ? On a beau chercher, les rares représentants de la banlieue dans sa filmographie sont incarnés par les acrobates du collectif Yamakasi dans le film éponyme de 2001, et les deux Banlieue 13 (au travers de leur co-fondateur David Belle, qui y tient l’un des rôles principaux). Quant aux cités elles-mêmes, elles ne sont évoquées que dans le monde futuriste de la série précitée (sans omettre quelques scènes de From Paris With Love). En bref, pirouettes et anticipation déjantée tiennent lieu de constat sociétal, histoire – peut-être – d’éviter toute idée ou image susceptible de choquer la sensibilité du public visé. Encore une fois, on sent chez Luc Besson davantage l’œuvre d’un stratège que d’un sociologue, ce qui ne remet d’ailleurs pas en cause son attachement personnel aux cités, où il reste très apprécié.

Franck Gastambide et Malik Bentalha sur le tournage de Taxi 5, sur nos écrans le 11 avril 2018 © John Waxxx

Des flics gaffeurs, corrompus voire carrément crapuleux

Ce qui nous amène aux raisons du succès monumental de ses films en banlieue. On l’a vu, les « quartiers » n’y sont que très rarement évoqués, et pourtant les spectateurs s’y reconnaissent presque à chaque fois. La première explication est simple et imparable : chez Luc Besson, il y a vraiment beaucoup d’action et de violence, ça fonce à 200 à l’heure, sans faire de pause ou si peu. Mais cela ne répond pas exactement à la question, dans la mesure où tout le monde aime ce genre d’ingrédients, il n’y a qu’à voir le triomphe des Taken à l’étranger. Reste à s’interroger sur le fond, qui comme chacun sait ne s’embarrasse pas toujours de nuances, à commencer par la représentation des policiers, rarement flatteuse. Ceux-ci sont le plus souvent ridicules (la série des Taxi, dont même le héros flic est un sympathique gaffeur), ou bien corrompus, voire carrément crapuleux. Cette seconde tendance atteint son point culminant avec le Gary Oldman de Léon et surtout l’incroyable Tchéky Karyo du Baiser mortel du dragon, improbable flic sadique, assassin, traître, raciste, dealer et proxénète, n’hésitant pas à tirer dans la foule et qui transforme tout le Quai des Orfèvres en mafia sans scrupules. Face à eux, les héros de Besson sont généralement solitaires (parfois étrangers, et dans ce cas leur statut de policier autorise l’efficacité) et situés en marge d’une société toujours menaçante. De là à l’identification instinctive de jeunes qui se sentent eux-mêmes marginalisés, il n’y a sans doute qu’un pas.

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