Louis de Funès : l’humour en héritage

Parfois imité, souvent plagié (demandez à Nicolas Sarkozy et Christian Clavier) mais jamais égalé, le roi du rire des années 60-70 nous a quittés un triste soir, le 27 janvier 1983. Retour aux sources du talent comique unique, tout en finesse, de Louis de Funès.

Par Christelle Laffin

A moins d’avoir passé les trente dernières années, sans télé, à regarder les ours polaires courser les pingouins par sa fenêtre, une rediffusion de Rabbi Jacob, des Fantômas ou des Gendarmes à Saint Tropez nous ramène toujours, toutes générations confondues, instantanément à notre enfance. Et l’on se surprend même à rire plus fort aux pitreries de Louis de Funès, sa gestuelle cartoonesque, ses grimaces inénarrables et sa mauvaise humeur chronique après quelques années de vie( et d’emm…) d’adulte » sous le coude.

Trente-six ans après sa disparition, Louis de Funès reste l’acteur comique français de tous les records

Sa parodie du français bourgeois, raciste, mesquin et hypocrite à souhait ou son portrait plus vrai que nature du petit chef imbuvable, qui s’aplatit devant les « N+ » mais tyrannise ses subalternes, a fait sa gloire, parce qu’elle touchait à une réalité-hélas ? – intemporelle.

Trente-six ans après sa disparition, Louis de Funès reste l’acteur comique français de tous les records : entre 1963 et 1982, plus de 270 millions de spectateurs sont allés voir un « De Funès » au cinéma, de Pouic-Pouic, son premier rôle d’envergure aux Gendarme et les gendarmettes, son dernier opus, et plus de 400 millions téléspectateurs se sont esclaffés devant ses apparitions sur un petit écran.

Quant à La Grande Vadrouillenuméro un du box-office français pendant 30 ans, il ne descendra à la seconde place que détrôné par un mastodonte américain Titanic, en 1997.  

Regardez un extrait de La Grande Vadrouille de Gérard Oury – 1966

Il n’est jamais trop star

L’adage, dans le show-biz, veut que devenir célèbre « du jour au lendemain » prenne 10 ans ! Il lui en aura fallu 15. Entre sa première apparition sur les planches, à 28 ans, au cours Simon et la une de France Dimanche, « Louis de Funès, l’acteur le plus drôle de France » en 1957, le comédien aura enchaîné des centaines de panouilles au cinéma, sur scène et dans les cabarets, notamment avec la troupe des Branquignols (Ah les Belles bacchantes !).

D’un naturel timide, le futur acteur, qui souffre en silence des mesquineries de ses « petits chefs », observe et fomente déjà sa « vengeance » :il les campera avec jubilation, et tout le mépris qu’il a pour eux à maintes reprises sur le grand écran.

Ce fils d’immigrés espagnols, né à Courbevoie le 31 juillet 1914 et petit dernier de 3 enfants, a toujours affirmé que sa mère Léonor, bouillonnante ibérique, avait été son premier professeur d’art dramatique : Louis n’a souvent eu qu’à se souvenir des colères homériques maternelles pour faire exploser ses personnages les plus exubérants.

C’est également la « madre » qui aura initié son benjamin à la musique et au piano, dès 5 ans. Au sortir du lycée, il cumule les petits boulots dont il se fait virer régulièrement, d’apprenti « fourrir » (pardon, fourreur) à comptable, étalagiste ou décorateur : d’un naturel timide, le futur acteur, qui souffre en silence des mesquineries de ses « petits chefs », observe et fomente déjà sa « vengeance » : il les campera avec jubilation, et tout le mépris qu’il a pour eux à maintes reprises sur le grand écran.

Regardez la bande-annonce des Aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury – 1973

En attendant, il faut faire bouillir la marmite. Pianiste de jazz dans les bars américains pendant l’Occupation, Louis saura, plus tard, mettre à profit au cinéma ce sens du rythme chèrement acquis lors de « journées » de 12h, de 7.30 à 5.30 « à taper la commode », comme cela se disait dans le milieu.

Chef d’orchestre dans La Grand Vadrouille, danseur hassidique émérite dans Rabbi Jacob, ou maître de ballet intraitable dans L’Homme-Orchestre, entre autres, on admirera alors son timing comique et son agilité digne des maîtres du muet, à qui il disait aussi devoir énormément, d’Harold Lloyd à Charlie Chaplin. L’un de ses rêves, hélas jamais réalisé, était d’ailleurs de faire un film quasi sans paroles.

L’Ecole des planches

Mais si De Funès excelle dans l’emphase, le comique physique et l’improvisation délirante, c’est parce qu’il est avant tout un acteur de théâtre.

Son premier rôle marquant après l’outrancier Jambier, l’épicier trafiquant de cochonnaille sous l’Occupation dans La Traversée de Paris (1956) face aux stars de l’époque André Bourvil et Jean Gabin, c’est sur les planches qu’il le phagocyte : dans Oscar, Barnier, le chef d’entreprise hystérique et « Tex Averien » qu’il jouera 1959 à 1961, avant de le reprendre au cinéma, au faît de sa gloire, sous la direction d’Edouard Molinaro en 1967. 

« Le théâtre, c’est la meilleure école. La seule façon de savoir si l’on est bon, est d’entendre les rire du public. » Louis de Funès

Toute sa carrière, ce grand angoissé prendra les réactions de ceux qui l’entourent comme unique baromètre de sa prestation. « Le théâtre, c’est la meilleure école. La seule façon de savoir si l’on est bon, est d’entendre les rire du public. », a-t-il confié lors d’une interview télévisée à l’époque.

Au point où, sur le tournage d’Oscar, la star exigera la présence de tous les techniciens alentours pour observer la scène finale de son fameux « pétage de plomb » devenu anthologique, donc, aussi un peu grâce à eux. 

Regardez un extrait de L’aile ou la cuisse de Claude Zidi – 1976

Un introverti anxieux

Les années de vaches maigres, de silhouettes et seconds rôles trop discrets ne cesseront jamais de le hanter, même une fois passé champion des entrées en salles. Victime du syndrome de l’imposteur, il détestait qu’on le qualifie de « vedette ». « Je préfère être acteur et bien faire mon métier. J’ai constamment besoin d’apprendre, me perfectionner ».

La célébrité n’était pas sa « cup of tea » (for two, bien entendu.) Son statut « d’acteur comique préféré des Français » le stressait terriblement. « J’ai peur de décevoir et mon travail dépend de trop de gens, du scénariste au metteur-en-scène. » De Funès était capable de sortir dans la rue, planqué derrière un passe-montagne et des lunettes de soleil pour fuir les sollicitations !

Il passait des heures dans son potager bio-un engagement pionnier pour une célébrité à l’époque-et à bichonner ses roses, « tout en réfléchissant à des gags ».

En vrai introverti, Louis se ressourçait auprès des siens, son épouse Jeanne et ses fils, Patrick et Olivier, dans son jardin, une fois devenu propriétaire du château de Clermont, en Loire-Atlantique. Il passait des heures dans son potager bio-un engagement pionnier pour une célébrité à l’époque-et à bichonner ses roses, « tout en réfléchissant à des gags ».

Taciturne, nerveux en public, ce grand pudique se détendait quand on le connaissait un peu, selon Michel Galabru, reconnaissant d’avoir bénéficié de « son aura » grâce à la série des Gendarmes.

« Quand on devenait son ami, c’était un enchantement. Il partageait ses observations et trouvailles comiques, et on pleurait de rire », a confié l’éternel adjudant Gerber- Galabru à propos de son maréchal Cruchot-de Funès. Il fallait donc savoir composer avec son caractère et s’imposer « en douceur », Louis étant un « dévoreur de scènes », véritable bulldozer pour l’égo des autres acteurs en présence. 

Quand il n’essayait pas de tirer la couverture à lui en réclamant plus de scènes au réalisateur, producteur ou scénariste,  il était capable de se déplacer durant une scène pour que la caméra ne suive que lui, mettant hors champ ses partenaires. Une réputation pas très « Jo Jo » de mauvais camarade, qu’il se taille dès ses premiers succès en tête d’affiche.

Regardez un extrait du Gendarme de Saint-Tropez de Jeand Giraud – 1964

De toutes les stars masculines de son envergure à qui il donne la réplique, entre Jean Gabin, qui le snobe hors plateau sur le Gentleman d’Epsom et Le Tatoué, et Jean Marais, son partenaire des Fantômas, qui exécre son gimmick de râleur méprisant, seul Bourvil, dans Le Corniaud sait « le prendre » sans lui faire de l’ombre. Dès le matin sur le tournage, le comique normand bon enfant glisse quelques blagues salaces qui font rougir le pieux catholique.

Le génie de Gérard Oury est aussi d’avoir décelé une complémentarité à la Laurel et Hardy entre eux. Bourvil laisse Fufu improviser (dans la Grande Vadrouille, la scène où Stanislas grimpe sur les épaules de son souffre-douleur) sans se sentir menacé.

Leur duo restera le plus harmonieux et dynamique de la carrière de de Funès sur le grand écran. Le formidable éclat de rire final du Corniaud témoigne-à jamais-de cette belle complicité nourrie de respect mutuel, qui explosera à l’écran de La Grande Vadrouille et que de Funès retrouvera-un peu-avec Yves Montand sur La Folie des Grandeurs, toujours sous la tutelle d’Oury.

Prisonnier volontaire d’un personnage détestable

De l’industriel Victor Pivert au pdg magouilleur Leopold Sarroyan à l’intraitable critique gastronomique Charles Duchemin ou au ministre espagnol avide d’or et de pouvoir Don Saluste, d’où lui vient cette passion pour les bourgeois hypocrites, couards, autoritaires, irascibles et désagréables ?

Il tend, déjà, un miroir à la France gaullienne et pompidolienne des « 30 glorieuses », où la lutte des classes est encore vivace. Mais il se souvient surtout, sans doute, de ses ex-patrons. « Parce que ces gens perdent toute dignité en se mettant en colère. Ils me font rire », disait-il. Pour autant, ses personnages, souvent imbuvables, ne sont pas tous irrécupérables.

« D’autres acteurs comiques, comme Fernandel ou Raimu, sont capables de jouer sur l’émotion. Pas moi » Louis de Funès

De Funès admet avoir « lavé son âme de beaucoup de préjugés » en tournant Les Aventures de Rabbi Jacob, inspiré de l’Affaire Ben Barka et sorti en salles en pleine guerre de Kippour, en 1973. Un peu comme son personnage, raciste et antisémite, qui finit par appeler des juifs orthodoxes ses amis et bénir l’union de sa fille avec un arabe…

Pour autant, ces rôles lui colleront à la peau autant que les chewing-gums « Le Yankee » aux semelles de Victor Pivert tout au long de sa carrière. « D’autres acteurs comiques, comme Fernandel ou Raimu, sont capables de jouer sur l’émotion. Pas moi », a analysé sobrement celui qui n’aura embrassé que 3 partenaires sur la bouche, à l’écran, en 40 ans, sous le regard toujours jaloux de sa femme.

Regardez un extrait de Fantomas contre Scotland Yard de André Hunebelle – 1967

Ce sera d’ailleurs Jeanne-la-tigresse qui choisira Claude Gensac « ma biche » comme « épouse d’écran » de Louis, des Gendarmes à Jo ou Hibernatus, en sachant que son mari évitait les ressorts sentimentaux de ces scénarios comme la peste. « J’aurais l’air d’un idiot en tenant une femme dans mes bras » répétait-il à l’envi. Cela ne l’empêchera pas de « faire une infidélité » à Claude avec Annie Girardot dans La Zizanie et de dévoiler de touchants moments de tendresse paternelle dans L’aile ou la Cuisse, face à Coluche, dont il admirait le talent.

L’humour en héritage

En 1975, deux attaques cardiaques terrassent ce petit grand nerveux à l’âge de 61 ans. S’il veut vivre, les médecins sont formels : il faut lever le pied. Diète sévère, rythme de tournage moins soutenu et surtout, moins de mouvements brusques, donc moins de « colères ».

« On m’avait dit qu’il tirerait la couverture à lui dans nos scènes communes, ou qu’il me ferait couper au montage. Non seulement il été charmant mais il m’a conseillé pendant tout le film, et a aussi insisté pour que mon nom soit en haut de l’affiche, en vedette avec le sien, ce qu’il n’était pas obligé de faire. » Coluche

L’anxieux perfectionniste s’est un peu adouci après son tutoiement de la Grande Faucheuse : il se montre plus conciliant et confiant avec ses partenaires. Coluche, embauché pour incarner son fils dans l’Aile ou la Cuisse suite à l’insistance de Claude Zidi et avec le soutien d’Olivier, son fils, fan du comédien de café-théâtre s’attendait à se frotter « à la méchanceté » du géant du rire.

« On m’avait dit qu’il tirerait la couverture à lui dans nos scènes communes, ou qu’il me ferait couper au montage. Non seulement il été charmant mais il m’a conseillé pendant tout le film, et a aussi insisté pour que mon nom soit en haut de l’affiche, avec le sien, ce qu’il n’était pas obligé de faire » s’est souvenu l’acteur Césarisé des années après pour Tchao Pantin.

Louis songe déjà à sa relève, vu que son fils Olivier, qui avait joué à ses côtés dans plusieurs films (Les Grandes VacancesSur un arbre perché) a finalement décidé de devenir… pilote de ligne.

Regardez la bande-annonce d’Hibernatus d’Edouard Molinaro – 1969

C’est la période où l’acteur formé au théâtre prend lui aussi son envol en réalisant un vieux rêve : interpréter Harpagon dans L’Avare de MolièreIl ira même jusqu’à co-réaliser son adaptation avec son vieux complice des Gendarmes, Jean Girault, en 1980.

Victime d’un ultime infarctus, Louis de Funès s’éteint auprès des siens le 27 janvier 1983.

Et ce sera le dernier film (si l’on jette un pudique voile d’amnésie volontaire sur Le Gendarme et les Gendarmettesdans lequel on le verra piquer plusieurs colères dont il a le secret. Victime d’un ultime infarctus, Louis de Funès s’éteint auprès des siens le 27 janvier 1983.

Quelques mois plus tard sortait Papy fait de la Résistance, dans lequel Louis devait incarner le rôle délirant de Ludwig Von Apfelstrudel, le demi-frère d’Hitler (qui échut à Jacques Villeret). Le film du Splendid, qui lui est dédié, est peuplé de personnages de Français moyens à l’hystérie et à la mauvaise foi toutes « de Funnessiennes ». La relève de « Fufu » était officiellement assurée.

Christelle Laffin est l’auteure du livre Louis de Funès, au nom de la rose, aux éditions Albin Michel.

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