Films de « banlieue » : de la haine au rire

Avec Voyoucratie, en salles le 31 janvier 2018, le cinéma dit de « banlieue » opère un retour vers la noirceur. Après La Haine, en 1995, les réalisateurs avaient traversé le périph’  pour exploiter le filon banlieue. Puis, ils avaient échappé aux clichés misérabilistes et pu rire du sujet sans arrière-pensée. Un cinéma en perpétuel mouvement. Rewind.

Par Mathias Lebœuf

Mai 1995. Jacques Chirac vient d’être élu président de la République. Sur fond de « fracture sociale », la France tourne la page de l’ère Mitterrand. Miné par une extrême droite à 15 % et une ambiance délétère, l’hexagone est une poudrière guettée par les grèves et les attentats. Un film va mettre le feu et la France des cités en plein jour : La Haine de Mathieu Kassovitz cristallise sur les écrans le ras le bol de toute une jeunesse qui se sent exclue et méprisée quand elle n’est pas stigmatisée : celle des « quartiers ».

Le pitch métaphorique du film est donné par l’un de ses personnages: « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : « Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien. » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage. » Et il va être violent.

Inspirée de l’affaire Makomé, M’Bowole, mort en 1993 d’une balle dans la tête dans un commissariat, La Haine rencontre  un succès immédiat. Trois césars, un prix de la mise en scène а Cannes, plus de deux millions d’entrées et la plainte du ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Louis Debré,  contre le groupe Ministère amer, « coupable » du titre Sacrifice de poulet sur la B. O. En tendant le miroir d’une banlieue désœuvrée où la violence couve comme seul moyen d’expression, La Haine devient le manifeste de toute une génération vivant par delà de périph’.

Quelques semaines plus tard, Jean-François Richet enfonce le clou en livrant un film réquisitoire  sur ce qu’on appelle alors pudiquement le « malaise des banlieues »

Etat des lieux de jean-françois richet en 1994

Il donne aussi pour la première fois un visage contemporain et réaliste des jeunes des citйs à travers les figures de ces trois protagonistes (un feuj, un black et un rebeu) mi pieds nickelйs attachants, mi racailles un peu relou.

Quelques semaines plus tard, Jean-François Richet enfonce le clou en livrant un film réquisitoire  sur ce qu’on appelle alors pudiquement le « malaise des banlieues ». Plus ciblé prolo que racaille, Etat des lieux met en scène la vie de Pierre Cephas oscillant entre l’usine, les entrainements de boxe, les galères et la démerde et, toujours et encore, le harcèlement quotidien des forces de police. Le réalisateur connait son sujet.

Avec Richet, c’est un nouveau type de cinéaste qui émerge et ouvrira la voix à d’autres : le « inside man ». Comme son personnage, Richet a grandit à Meaux en HLM, travaillé en usine ;  Il n’appartient pas au « serail » du cinéma. L’histoire veut que le film soit en grande partie financé par le gain des allocations chômage du réalisateur et de son co-scénariste, Patrick Dell’ Isola, jouées au casino.

sarah forestier dans l’esquive d’abellatif kechiche en 2003 © Rezo Films

Il faudra attendre L’esquive (2004) d’Abdellatif Kechiche pour rappeler que la réalité de la banlieue et des cités ne se résume pas à la violence et quelque « wesh ! wesh ! »

Mais est-il pour autant mieux qualifié pour parler de la vie en banlieue ? Chronique sociale d’inspiration marxiste, le film de Richet est jugé partisan et caricatural. Cela ne l’empêchera pas de récidiver l’année suivante, dans la même veine militante, avec Ma 6T va crack-er  tourné avec des comédiens non-professionnels pour la plus part. Prémonitoire, le film semble aujourd’hui annoncer les émeutes de 2005.

En quelques semaines, un nouveau genre semble être né : le film de cailleras, avec répliques « ouais ma gueule » et du rap dedans ! Mais Il faudra attendre L’esquive (2004) d’Abdellatif Kechiche pour rappeler que la réalité de la banlieue et des cités ne se résume pas à la violence et quelque « wesh ! wesh ! » .

Filmé avec des acteurs débutants, dont notamment Sara Forestier, L’esquive suit le difficile cheminement culturel et sentimental d’une bande de lycéens répétant Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. «On a fait une telle stigmatisation des quartiers populaires de banlieue, qu’il est devenu quasiment révolutionnaire d’y situer une action quelconque sans qu’il y ait de tournantes, de drogues, de filles voilées ou de mariages forcées. Moi, j’avais envie de parler d’amour et de théâtre, pour changer» explique alors le réalisateur.

jamel debbouze et Lorànt Deutsch dans le ciel, les oiseaux et… ta mère ! de Djamel bensalah en 1998 © AFMD

Prenez quatre lascars du 93 et sortez les de leur contexte en les plongeant dans un milieu bien bourgeois : la très huppée Biarritz

Les petits mecs de citйs, leurs combines et leurs envies de sortir du ghetto vont vite également devenir le sujet de films plus légers même si la comédie reste souvent amère. Dans Le ciel, les oiseaux et… ta mère tourné par Djamel Bensalah en 1998, le ressort comique est simple : Prenez quatre lascars du 93 et sortez les de leur contexte en les plongeant dans un milieu bien bourgeois : la très huppée Biarritz. Laissez infuser et observez. Après tout, pourquoi ce qui a fonctionné avec Les Visiteurs ne marcherait pas avec un voyage géographique et sociologique ?

Drague un peu lourde, vanne à deux balles, décalage vestimentaire, et malaise qui s’installe : entre les jeunes banlieusards et leurs rencontres de vacances mais aussi entre le spectateur et le propos du film : imaginerait-on l’inverse : installer de jeunes bourgeois dans une cité pour s’en amuser ? Malgré une réalisation approximative et un scénario faiblard, le film franchira le million de spectateur. Il contribue également à révéler une figure de l’humour siglé « 9-3 », Jamel Debbouze dont c’est le premier rôle important au cinéma.

medi sadoun dans les kaira de franck gastambide en éà&é © Gaumont Distribution

Les Kaïra de Franck Gastambide suit les pérégrinations de trois branleurs un poil décérébrés qui veulent se lancer dans le cinéma … porno.

Quelques d’épigones suivront (Neuilly sa mère ! ; Les mythos, Camping а la ferme ) jouant sur le ressort supposé nécessairement comique du décalage. Mais Il faudra finalement attendre 2012 pour voir une comédie enfin décomplexée se moquant sans détour de l’ « univers banlieue » : Les Kaïra de Franck Gastambide suit les pérégrinations de trois branleurs un poil décérébrés qui veulent se lancer dans le cinéma … porno. Ironie du sort, c’est Mathieu Kassovitz, alors qu’il tournait un épisode de Kaira shopping, une mini websérie tournée par Gastambide pour Canal +, qui a soufflé l’idée d’ un long métrage.

La haine est morte, vive le rire ?

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