Fabrizio Rongione : « En Belgique, un comédien se sent un peu plus libre que les autres »

© photo de couverture : BORDE-MOREAU / BESTIMAGE

Découvert au cinéma grâce aux frères Dardenne dans Rosetta puis L’Enfant, le comédien belge Fabrizio Rongione revient au cœur de la tourmente d’Une part d’ombre. Dans ce premier film signé Samuel Tilman, il est pris dans l’engrenage d’un meurtre dont on l’accuse. A tort ?

Propos recueillis par Jean-Pascal Grosso

C’est une belle histoire d’amitié que vous cultivez avec le réalisateur d’Une Part d’ombre Samuel Tilman. Depuis quand vous connaissez-vous ?
Nous nous sommes rencontrés à la fac, tout simplement, en études d’histoire. Samuel avait dix-huit ans, j’en avais vingt. On n’arrêtait pas de déconner dans les auditoires pour nos potes. A force, on s’est dit : « Pourquoi ne pas écrire un spectacle ? » Et nous avons fini par le jouer dans la salle de théâtre de la Fac de Bruxelles ! C’est là que je me suis décidé à devenir comédien tandis que lui a passé son doctorat. Mais nous avons continué à écrire, à produire des choses ensemble…

Pas gênant d’être dirigé par son meilleur copain pour un film assez sombre ?
Au contraire. Comme je lui faisais confiance à 100 %, cela m’a même permis d’être assez libre dans le jeu, d’improviser, de tenter des choses… En plus, Samuel a engagé des acteurs que je connaissais depuis très longtemps, eux aussi des amis pour la plupart. J’ai donc eu encore moins de pudeur à exposer mes sentiments.

Comment définiriez-vous Une Part d’ombre ?
Comme un thriller psychologique. Une Part d’ombre balance toujours entre le thriller et le suspense. Avec, en plus, une touche de drame.

« Les artistes belges viennent d’horizons tellement différents qu’ils sont difficiles à mettre dans des cases. »

Qu’avez-vous préféré dans ce tournage ?
Une scène improvisée face à l’acteur qui joue mon avocat dans le film. Je me suis donné à fond. Mon personnage m’a dépassé à ce moment-là. Ce fut très intense. Et puis, le rapport qui s’est noué entre toute l’équipe et ce sentiment d’avoir bien fait son travail. Ce film a été l’occasion de très beaux instants passés entre nous tous.

Vous, Benoît Poelvoorde, Bouli Lanners… Les comédiens belges donnent l’impression d’être impossibles à étiqueter passant allégrement du drame à la comédie la plus légère…
C’est à la fois une force et une faiblesse mais je prends ça comme un compliment. Personnellement, je me destinais au cabaret, à être plus dans le registre comique. Et puis, il y a eu ma rencontre avec les frères Dardenne. Là, ma carrière a pris un tournant différent. C’est vrai qu’en Belgique, un comédien se sent un peu plus libre que les autres. On se pose peut-être moins de questions sur comment s’y prendre. On agit tout simplement. Cela vient aussi probablement du fait que la Belgique est un pays qui a une identité artistique moins marquée que celle de la France par exemple. Le pays est petit mais il tient sur un très grand brassage et cela depuis longtemps avec les Italiens, les Marocains, etc. C’est ce qui fait, à mes yeux, sa force. Ce brassage engendre un mouvement, une évolution perpétuelle. Cela se ressent jusque dans la culture. Les artistes belges viennent d’horizons tellement différents qu’ils sont difficiles à mettre dans des cases.

En quoi le monde du cinéma belge diffère-t-il du français et de l’italien – pays dans lesquels vous tournez également ?
Ce sont trois réalités tout à fait différentes. En Belgique, la création est plus ouverte sur l’étranger. On monte plus volontiers des coproductions en Belgique qu’en France. Pour moi, cela a été bénéfique puisque grâce aux coproductions entre la Belgique et l’Italie, je me suis fait remarquer par des producteurs là-bas. Avec notre système de tax-shelter, les producteurs belges n’ont pas l’obligation de produire tel nombre de productions nationales. Ils peuvent faire un peu ce qu’ils veulent. En Italie, il y a moins d’argent qu’en France pour les films. Ce qui oblige les scénaristes à peaufiner vraiment leurs scénarios. J’en reçois parfois qui sont de véritables merveilles y compris pour des premiers longs-métrages. Pour ce qui de la France, son point fort, c’est qu’elle a toujours su protéger sa culture et son cinéma. Cela permet d’avoir énormément de films produits chaque année. Et la vie des auteurs y est un peu plus facile aussi.

« Les frères Dardenne, ils peuvent même me demander de repeindre les murs chez eux gratuitement, je le ferai ! »

Regrettez-vous de ne pas être dans Le Jeune Ahmed, le dernier film des frères Dardenne qui sort sur les écrans le même jour qu’Une Part d’ombre ?
Je le regrette toujours. Les frères Dardenne, ils peuvent même me demander de repeindre les murs chez eux gratuitement, je le ferai !

Acteur fétiche ou membre de la famille ?
Acteur fétiche, c’est un terme qui me met mal à l’aise. Membre de ma famille, cela me va mieux. Je serais le fils aîné peut-être.

Votre plus beau souvenir avec eux ?
Il y en a tellement… Ce que je retiens le plus, c’est la bienveillance qu’ils ont eu avec moi dès Rosetta. Après chaque film, je suis convaincu que ce sera le dernier. Plus jamais je ne tournerai à nouveau ! D’autant plus après Rosetta. Mais, à l’époque, Luc et Jean-Pierre ont continué à m’appeler pour savoir comment j’allais. Voilà pour moi le plus beau souvenir : cette envie de garder contact, cette fidélité qui naissait entre nous. De vous en parler aujourd’hui, cela me bouleverse encore.

« La Belgique de Brel, je ne sais plus si elle existe encore »

Avec quels réalisateurs rêveriez-vous de tourner ?
Sans trop réfléchir : Ken Loach, Takeshi Kitano, Kore-eda

Question cinéphile : Le film belge absolu ?
Bonne question ! Sûrement un des premiers films de Jaco Van Dormael, Toto le héros ou Le Huitième jour. Van Dormael symbolise ce qu’il y a de mieux dans le « surréalisme magique » à la belge. En tant que metteur en scène, il réussit extrêmement bien la synthèse entre l’onirisme de gens comme Magritte et Delvaux et le réalisme du documentaire, genre très apprécié de nos créateurs. Il y a une âme très forte de ce qu’est son pays même si celui-ci mute à grande vitesse. La Belgique de Brel, malheureusement, je ne sais plus si elle existe encore.

Une part d’ombre de Samuel Tilman avec Fabrizio Rongione, Natacha Régnier… Sortie le 22 mai.

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