FRANCOIS LETERRIER ET EMMANUELLE

Réalisateur de comédies, acteur dans l’un des plus beaux films du cinéma français, Un condamné à mort s’est échappé, François Leterrier vient de mourir à 91 ans. Il avait également tourné un objet étrange et méconnu, le troisième volet d’Emmanuelle. Il nous en avait parlé en 2005.

Propos recueillis par Marc Godin

« Je connaissais le producteur Yves Rousset-Rouard car j’avais réalisé plusieurs spots publicitaires pour lui. Un jour, il m’a parlé de son projet Good-Bye Emmanuelle. Son problème était qu’Emmanuelle 2 ne pouvait pas sortir, bloqué par la censure. Il voulait donc produire tout de suite un autre épisode, assez soft pour ne pas prêter le flanc au classement X, et le sortir le plus vite possible en salles.

Il souhaitait que ce film fût tourné aux Seychelles. Je crois qu’il a choisi les Seychelles car Roman Polanski y avait effectué un reportage photo dans le magazine Vogue peu de temps auparavant. Je me demande même s’il n’avait pas eu l’idée de confier la réalisation à Polanski…

« L’idée de tourner un film aux Seychelles avec beaucoup plus de moyens que je n’en avais jamais eu, m’a finalement séduit. »

J’ai beaucoup hésité. J’avais jusqu’alors réalisé des films et des téléfilms catégorisés « littéraires » (des adaptations de Vailland, Giono, Morand…), mais l’idée de tourner un film aux Seychelles avec beaucoup plus de moyens que je n’en avais jamais eu, m’a finalement séduit.

Il n’y avait pas de scénario. Simplement l’idée des adieux d’Emmanuelle à l’existence qu’elle menait jusqu’à présent, l’idée qu’elle se rangeait des voitures. Je n’avais aucune vocation à tourner des films commerciaux érotiques et, tant qu’à faire, je me suis entouré d’amis avec qui j’avais envie de travailler.

J’ai demandé à une amie écrivain et scénariste Monique Lange de m’aider à écrire l’histoire. Nous sommes partis de l’idée qu’Emmanuelle découvrait l’amour et que ses beaux principes érotico-partouzards se fissuraient au profit d’une vraie passion amoureuse.

Ce n’était peut-être pas la meilleure option mais, au moins, elle permettait de ne pas prêter le flanc à une interdiction de la censure. Il ne s’agissait pas non plus d’être bégueule, mais suffisamment « soft » pour que le film puisse sortir et profiter du succès du premier.

En plus, ça m’excitait assez de faire évoluer cette femme superbe qu’était Sylvia Kristel dans des paysages de rêve, aux Seychelles et en CinémaScope. Elle venait de prouver, en tournant avec Claude Chabrol, qu’elle était une vraie comédienne, j’avais envie de la diriger dans des scènes de comédie et je n’ai d’ailleurs pas été déçu par le naturel de son jeu.

Nous lui avons donc inventé un amant de cœur, joué par un jeune comédien alors inconnu, Jean-Pierre Bouvier. Il y avait Umberto Orsini, déjà son mari dans Emmanuelle 2, et des amis : Alexandra Stewart qui donnait la réplique à Simone Signoret dans mon premier film Les Mauvais Coups, Olga Georges-Picot, Sylvie Fennec et même Jacques Doniol-Valcroze

« La voix d’Emmanuelle, en fait celle d’une speakerine d’Europe 1. »

Sylvia jouait en français, elle était parfaite, on aurait pu garder le son direct, mais comme elle avait été post-synchronisée dans le premier Emmanuelle, on a dû reprendre la même voix, « la voix d’Emmanuelle », en fait celle d’une speakerine d’Europe 1.

Tous les extérieurs ont été filmés aux Seychelles. On a trouvé la maison d’Emmanuelle sur une petite île nommée la Digue. On m’a dit plus tard qu’un guide la fait maintenant visiter aux touristes comme un monument historique.

Pour le premier Emmanuelle, Just Jaeckin n’avait pas pu convaincre Serge Gainsbourg de composer la musique. Serge avait beaucoup regretté d’avoir décliné sa proposition, vu le succès du film. J’avais quant à moi tourné un film avec Jane Birkin, Projection privée, dont Serge avait composé la musique. Je lui ai proposé celle de Good-Bye Emmanuelle, il a accepté, persuadé sans doute que le film allait marcher comme l’original. Il m’a fait une chanson assez drôle (« Emmanuelle aime les caresses buccales et manuelles ») qui a apporté un peu d’humour dans un film qui en manquait sérieusement.

Pour la séquence où ils font l’amour dans la mer, la musique de Serge était si belle qu’au montage, nous avons rallongé la scène pour en profiter le plus longtemps possible.

« Tout ce que le film m’a rapporté, c’est la désaffection des critiques… »

Quand Good-Bye Emmanuelle a été terminé, la censure a débloqué Emmanuelle 2 et Rousset-Rouard l’a sorti aussitôt.

Le film de Giacobetti, que je trouve plastiquement superbe, a très bien marché. Six mois plus tard, la vague était retombée et la sortie de Good-Bye Emmanuelle sentait un peu le réchauffé. Tout ce que le film m’a rapporté, c’est la désaffection des critiques…

Ils ont décidé que j’avais renoncé à toute ambition artistique, ce qui n’était pas grave concernant ce film de commande un peu spécial, mais, comme, par la suite, je me suis orienté, par goût, vers la comédie (Je vais craquer, Les Babas Cool, Va voir papa, maman travaille, Tranches de vie, Le Garde du corps), ils en ont aussi conclu que je ne faisais plus que du cinéma « alimentaire », comme si l’envie de faire rire n’était pas une ambition cinématographique aussi valable qu’une autre.

Mais ceci est une autre histoire… »

Pour en savoir plus

Notre journaliste Marc Godin est l’auteur d’Histoires d’Emmanuelle aux éditions Huginn & Muninn, au prix de 27 euros dans toutes les bonnes librairies, Fnac, Amazon…

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