Films de « zone » : terrains vagues et désespoir

Autrefois, dans le langage commun, on parlait assez peu de « banlieue », mais on évoquait surtout la zone. De la plus poétique à la plus brutale, SEE vous propose 6 options de films de zone.

Par Fabien Baumann

Boulogne-Billancourt, Joinville-le-Pont, Épinay-sur-Seine : pendant des décennies, le cinéma français s’est développé en banlieue parisienne. Parce que… le terrain y était moins cher. Là, dans le flamboiement des sunlights, le septième art reconstitue en studio la capitale sans jamais regarder la « zone », comme on dit alors, qui l’entoure. On veut du popu ? On réinvente Montmartre ou le Panier de Marseille. Et quand l’on sort des villes, c’est pour danser dans les guinguettes un peu trop typiques pour être honnêtes de La Belle Équipe (1936) de Julien Duvivier ou de Partie de campagne (1936) de Jean Renoir.

En mettant à bas les studios pour tourner dans la rue, Truffaut, Godard et Rohmer, à la fin des années 50, vont-ils sauver la banlieue ? À peine. La Nouvelle Vague ne s’intéresse qu’aux émois des bourgeois. Dans Les Cousins (1959) de Chabrol, l’étudiant joué par Jean-Claude Brialy habite évidemment à Neuilly. La Femme mariée (1964) de Godard abandonne la Rive gauche, mais pour s’installer dans une résidence luxueuse de la banlieue ouest.

Quand elles apparaissent à l’écran, petite et grande couronnes en font toujours trop : terrains vagues et vague à l’âme, jeunes délinquants et prostitution… À part Elle court, elle court, la banlieue (1973) de Gérard Pirès, La Dernière Femme (1976) de Marco Ferreri (avec Depardieu) ou Dernière Sortie avant Roissy (1977) de Bernard Paul (avec Pierre Mondy), aucun film pour témoigner de la façon dont des millions de gens ont vécu pendant cinquante ans en banlieue parisienne. On dit « parisienne » car le cinéma français n’a jamais découvert que Strasbourg, Toulouse ou Lyon avaient aussi des périphéries

l’option poétique

1939 – Le jour se lève

De Marcel Carné, avec Jean Gabin, Arletty et Jules Berry, dialogues de Jacques Prévert.

L’histoire : seul dans sa chambre meublée, un ouvrier qui vient de tuer un rival amoureux se rappelle ses rencontres avec deux femmes aimées.
L’ambiance : un immeuble haut et étroit posé au milieu de rien, avec une publicité Dubonnet sur le flanc ; des usines, des trains, des champs en jachère et des gars à casquette qui passent à vélo.
La phrase clef : « Il y a des jours où c’est tellement triste, ici. »
Le détail qui fâche : situé dans une banlieue ouvrière sans nom, Le jour se lève a été entièrement tourné aux studios de Billancourt, plans extérieurs compris !

l’option sordide

1946 – Panique

De Julien Duvivier, avec Michel Simon et Viviane Romance, d’après un roman de Simenon

L’histoire : un solitaire misanthrope est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, puis lynché par la foule.
L’ambiance : une banlieue qui se roule dans sa médiocrité, s’achète son petit bifteck chaque soir, chante à la messe, boit son quinquina au comptoir, protège ses assassins et broie tous ceux qui ne sont pas aussi bêtes et lâches qu’elle.
La phrase clef : « Un cadavre dans notre quartier, c’est à croire qu’il n’y a plus de morale ni de religion ! »
Le détail qui sauve : le Villejuif (sud de Paris) de Duvivier paie pour toute la France des collabos à la face de laquelle le cinéaste crache son dégoût.

l’option naïve

1960 – Terrain vague

De Marcel Carné, avec Jean-Louis Bras et Danièle Gaubert.

L’histoire : un adolescent paumé intègre une bande de jeunes délinquants dirigée par une fille.
L’ambiance : les premières barres HLM, avec leurs fenêtres alignées comme des clapiers et des murs en carton où passe le son des radios qui beuglent et des bébés qui pleurent ; autour, des terrains vagues avec des blousons noirs à cœur d’artichaut qui s’ennuient et se bagarrent, faute d’être compris des adultes.
La phrase clef : « Le dimanche, c’est fait pour s’emmerder, c’est bien connu. »
Le détail qui fâche : Carné cherche à faire peur à la France gaullienne mais oublie juste de se renseigner. Le seul immigré du film n’est pas arabe ou portugais mais… allemand.

l’option politique

1967 – 2 ou 3 choses que je sais d’elle

De Jean-Luc Godard, avec Marina Vlady.

L’histoire :  la journée d’une jeune mère de famille de la banlieue sud de Paris.
L’ambiance : des immeubles modernes propres et sans âme, des rocades en chantier, des objets de grande consommation.
La phrase clef : « Il est sûr que l’aménagement de la région parisienne va permettre au gouvernement de poursuivre plus facilement sa politique de classes et au grand monopole d’en organiser et d’en orienter l’économie sans tenir compte des besoins et des aspirations à une vie meilleure de ses huit millions d’habitants. »
Le détail qui fâche : Godard imagine que, pour pouvoir payer leur loyer, toutes les banlieusardes se prostituent !

l’option nihiliste

1979 – Série noire

D’Alain Corneau, avec Patrick Dewaere et Marie Trintignant, dialogues de Georges Perec.

L’histoire : un démarcheur au porte à porte tombe amoureux d’une semi-autiste vendue aux mâles par sa vieille tante répugnante.
L’ambiance : boue, pluie, des HLM en construction à Créteil, des pavillons à Saint-Maur (Val-de-Marne) qui prennent l’eau dans des jardins à l’abandon.
La phrase clef : « J’ai l’air comme ça d’avoir l’air et tout : costard, pavillon, la bagnole… alors que moi aussi j’en ai marre. »
Le détail qui fâche : Corneau ne prétend pas saisir le réel mais transpose l’univers de l’écrivain américain désespéré Jim Thompson. La banlieue n’y figure pas un lieu mais un temps : la fin du monde. 

l’option brutale

1988 – De bruit et de fureur

De Jean-Claude Brisseau, avec Bruno Cremer et Fabienne Babe.

L’histoire : un adolescent sans famille échoue dans une cité de Bagnolet (Seine-Saint-Denis) et tombe en fascination devant une famille de désaxés sous la coupe d’un ancien militaire fan d’armes à feu.
L’ambiance : ascenseurs en panne, paillassons incendiés, voitures de flics caillassées et viols dans les parkings.
La phrase clef : « Si je reste ici, je vais me foutre en l’air. Bande de cons, on va tous crever là ! »
Le détail qui sauve : sur un mur, on devine un graffiti « Le Pen vite », ce qui fait du film de Brisseau l’un des seuls témoignages, au sein du cinéma de son époque, de la montée de la haine ordinaire.

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