Alister : « Mes films Schnock à moi ! »

Auteur-compositeur-interprète sous le nom d’Alister, Christophe Ernault est aussi journaliste et écrivain. Il est surtout le cofondateur et le codirecteur de la revue Schnock. Passionné d’un certain cinéma, c’était l’occasion pour SEE de s’entretenir avec lui sur sa filmo-Schnock idéale.

Propos recueillis par Sylvain Monier

 

La Vérité sur Bébé Donge

de Henri Decoin (1952)

« J’aime bien le Gabin méconnu, celui qui revient de la seconde guerre mondiale avec un bon coup de vieux, quand il commence à avoir les cheveux gris qu’il ne veut pas teindre car il détestait le maquillage. Cette époque où il ne joue plus les séducteurs mais il n’est pas encore le pacha du cinéma français. Il n’est d’ailleurs, à ce moment-là, pas placé en haut de l’affiche et ce sont souvent les femmes qui lui volent la vedette. C’est le cas avec ce film d’Henri Decoin dans lequel Gabin joue une victime alitée totalement manipulée par une femme superbement incarnée par Danielle Darrieux. C’est en 1954 avec Touchez pas au grisbi de Jacques Becker qu’il va alors changer de registre et cultiver ce personnage qui ne le quittera plus jamais : celui du pacha à qui on ne la fait pas. » 

Regardez la bande-annonce de La Vérité sur Bébé Donge

La Tête dans le sac

de Gérard Lauzier (1984)

« Guy Marchand est un immense acteur. Maurice Pialat l’engueulait d’ailleurs sur le mode : « Tu es le deuxième meilleur comédien français après Jacques Dutronc, pourquoi tu fais ces merdes-là ? » Marchand pouvait faire des films aussi variés que Cousin, cousine (1975) de Jean-Charles Tacchella, Les Sous-doués en vacances (1982) de Claude Zidi ou Garde à vue (1981) de Claude Miller… à chaque fois, il tirait son épingle du jeu. Je l’apprécie particulièrement dans ce film de Gérard Lauzier, où il incarne un publicitaire des années 80 tourmenté par la crise de la cinquantaine. Il a maille à partir avec sa libido, son ex-femme Marisa Berenson, la jeune fille sur laquelle il fait une fixette Fany Bastien, et son rival, un jeune gommeux incarné par Patrick Bruel. Ce petit bijou de comédie grinçante est malheureusement introuvable aujourd’hui. »

Regardez un extrait de La Tête dans le sac

La Traque

de Serge Leroy (1975)

« Un film très dur, très noir avec Michael Lonsdale, Jean-Luc Bideau, Philippe Léotard et Jean-Pierre Marielle. Quand des notables de province basculent dans la sauvagerie et organise la battue d’une jeune anglaise que certains d’entre eux ont préalablement violée. Un film bizarre, violent dans lequel Jean-Pierre Marielle joue un salaud inquiétant. Pas l’ordure rigolarde qu’on a pu voir ailleurs, mais un type d’une cruauté extrême (Christophe Ernault a écrit une Anthologie des méchants et autres salauds du cinéma français NDLR). Un film intéressant qui lui non plus hélas n’a pas réédité. »

Michel Constantin et Jean-Pierre Marielle dans La Traque

Le Père Noël est une ordure

de Jean-Marie Poiré (1982)

« Très, très, bon souvenir de jeunesse. Cette comédie qui n’avait pas bien marché à l’époque se révèle aujourd’hui audacieuse et extrêmement bien rythmée. C’est un film très cool qui fait aujourd’hui écho à cette troupe du Splendid dont les membres, avec le temps, sont devenus assez antipathiques – sauf Anémone dans un certain sens. Le Père Noël me fait penser à l’interview de Jean-Marie-Poiré réalisée pour Schnock. On devait avoir une heure et demi d’entretien, finalement on a passé la journée avec lui et ça a duré six heures en tout et on a décidé de faire la couv sur ce film. Jean-Marie Poiré ? Un enfant de la balle, fils du producteur Alain Poiré, qui, gamin, sautait sur les genoux de Michel Audiard. Par la suite, il a monté un groupe de rock les Frenchies, il est d’ailleurs sorti avec Chrissie Hynde, la chanteuse des Pretenders, avant de faire du cinéma. C’est un « branleur » dans le bon sens du terme, une sorte de dandy. »

Regardez un extrait du Père Noël est une ordure

Le Jouet

de Francis Veber (1976)

« Le film n’a pas pris une ride. Il y a bien sûr Pierre Richard dont l’humour burlesque franchit impeccablement l’épreuve du temps – tout comme celui de Louis de Funès d’ailleurs. Il y a aussi Jacques François et Michel Bouquet, tous deux excellents, s’adaptant parfaitement au tempo de Veber. A l’arrivée une comédie drôle, dure et très profonde à la fois illustrée par cette scène : quand Michel Bouquet qui joue le patron demande à son subalterne Jacques François de lui littéralement lécher les souliers. Celui s-ci s’y soumet en s’écriant : « C’est immonde ce que vous me demandez de faire ! », ce à quoi Bouquet rétorque : « Qui est le plus immonde ? Moi qui vous demande de le faire ? Ou vous qui accepter de le faire ? » »

Regardez un extrait du Jouet

Un éléphant, ça trompe énormément (1976)
Nous irons tous au paradis (1977)

de Yves Robert

« Un vrai climax de la comédie française des seventies, un horizon inatteignable, parfait de bout en bout. Jean-Loup Dabadie, qui nous a accordé une interview à propos de ces deux films, nous expliquait qu’il travaillait en même temps avec Claude Sautet et sur ce projet avec Yves Robert. En résulte une version vaudevillesque d’un film de Sautet : avec des hommes de 40, 50 ans, à la croisée des chemins qui trompent leur femme, divorcent, changent de métier… »

Comment expliquez-vous cette fixette de Schnock pour les années 70 un peu grises : la vie de bureau, du pavillon de banlieue de l’essor de la région parisienne… de la classe moyenne en gros ?
« L’esthétique de la revue a été fixée à la suite du numéro 1 avec Jean-Pierre Marielle. On ne pensait pas forcément exploiter ce filon au départ mais quand on a réalisé que ça fonctionnait, et ça apportait un ADN à l’ensemble, on s’est alors dit qu’il fallait s’intéresser à cette culture populaire mais exigeantes, ces comédies douces-amères et aborder ce début de la fin des Trente glorieuses quand le modèle français est encore tout-puissant. »

Regardez un extrait d’Un éléphant, ça trompe énormément

Regardez un extrait de Nous irons tous au paradis

L’entourloupe

de Gérard Pirès (1980)

Encore un film inédit qui ne passera jamais en prime-time. On avait organisé d’ailleurs une projection à Paris en présence de son réalisateur Gérard Pirès. Il s’agit d’une comédie noire sur les vendeurs d’encyclopédies en milieu rural avec Dutronc, Marielle et Lanvin. L’ensemble reste très vachard assez célinien… Le scénario est signé Michel Audiard, cinq ans après la mort accidentelle de son fils François qui avait alors 26 ans. Après ce drame, il ne faisait plus trop dans la rigolade, forcément.

Regardez un extrait de L’entourloupe

Galia

de Georges Lautner (1966)

« Notre rencontre avec Mireille Darc a été désarmante tant elle faisait preuve à la fois d’humilité et de gentillesse. D’elle je retiens surtout Galia qui était une œuvre féministe avant l’heure. Elle aurait pu exploiter le filon mais non. Un an après, elle a fait Week-end sous la direction de Jean-Luc Godard mais elle s’est rendu compte que ce n’était pas pour elle. Elle aurait pu devenir une grande star féministe mais elle a préféré vivre, par amour, dans l’ombre d’Alain Delon. C’est seulement 20 ans après qu’elle a pu se réaliser en signant des documentaires saisissants sur les prostituées, les actrices X ou les enfants malades. »

Est-il probable de voir un jour Alain Delon en couverture de Schnock ?
Il ne veut pas. On fait la demande une fois par an et à chaque fois c’est non. Ce serait super pourtant.

Regardez la bande-annonce de Galia

Schnock est une revue trimestrielle vendue en librairie et chez les marchands de journaux.

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Regardez le clip d’Alister, Je travaille pour un con

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