En mood… “John Woo peut-il revenir ?”

Par Denis Brusseaux

Déjà sorti en Chine, Manhunt, le nouveau film de John Woo voit l’homme de The Killer dégainer de nouveau ses flingues, ce que plus personne n’osait espérer, et qui plus est dans un film co-produit par Hong Kong. En attendant une distribution pour l’instant sans date dans l’hexagone, tentative fébrile de répondre à la question ultime : le grand John Woo peut-il enfin revenir ?

Agé de 72 ans, et passablement oublié d’un public occidental qui avait – pour le plus grand nombre – découvert sa maestria au travers de quelques blockbusters hollywoodiens variablement réussis (Hard Target, Broken Arrow, Face Off, Mission : Impossible 2, Windtalkers, Paycheck), John Woo est, depuis plus d’une décennie, retourné en Chine ou il enquille les fresques historiques en deux parties (l’épopée guerrière Red Cliff puis l’aventure mélodramatique The Crossing), attestant de son savoir-faire pour les très grosses productions, en partie acquis aux Etats-Unis, avec à la clé un style plus soigné que dans ses premiers opus, mais sans la savoureuse frénésie qui résultait des conditions de tournage souvent épiques de l’âge d’or hong-kongais.

Bref, John Woo n’a fait que grandir « logistiquement » en touchant à des registres chaque fois plus prestigieux tandis que, très paradoxalement, il s’éloignait toujours plus de son univers des origines, celui des polars âpres, follement romantiques et démentiellement excessifs qui ont consacré en leur temps l’un des stylistes les plus radicaux du cinéma d’action.

Pour le formuler autrement, le dernier polar chinois « à la John Woo » remonte déjà à 1992, c’était l’incandescent A Toute épreuve (Hard Boiled), ce qui fait la bagatelle de 26 ans, et quand bien même on trouvera matière à s’enthousiasmer pour certains des tours de force qu’il a livrés en Amérique, ceux-ci ne transplantaient pas pour autant, outre-pacifique, un cinéma unique en son genre, météorique par sa durée de vie, et dont même l’influence en Asie s’est depuis tarie.

C’est donc peu dire que l’annonce de Manhunt a fait l’effet d’un coup de tonnerre parmi les cinéphiles à la nostalgie toujours inconsolable : John Woo tournait enfin un polar contemporain produit en Chine, et n’hésitait pas à faire monter la sauce en affirmant vouloir retrouver le style de The Killer. L’air de rien, il s’agissait sans doute de l’un des come-backs les plus excitants qu’on pouvait imaginer, et les fans les plus hardcore s’apprêtaient déjà à balayer d’un revers de main tous les films tournés dans l’intervalle, comme une gigantesque parenthèse à oublier.

John Woo sait encore emballer de bonnes scènes d’action, mais son cinéma hong-kongais valait bien mieux que ça

C’est par cette morale très personnelle que Woo peut opposer un bon tueur à gages, celui qui répond aux codes de conduite héroïques, à un mauvais, celui dont l’éthique est aliénée par l’appât du gain

Un film déraciné

La première séquence du film remet sèchement les pendules à l’heure : Manhunt n’est pas – et ne sera jamais jusqu’à la fin du métrage – un nouveau The Killer, ni un nouveau A Better Tomorrow, encore moins un nouveau Hard Boiled. Car d’emblée, John Woo mélange les cartes de son jeu, à moins qu’il ne s’y perde lui-même.

En quelques minutes à peine, on assiste à l’étonnante hybridation de styles de toutes provenances : des ralentis wooiens, des couleurs empruntées aux Seijun Suzuki les plus baroques, des dialogues surécrits qui pastichent la manière de Tarantino, un mélange des langues à y perdre son latin (chinois, japonais, anglais), une séquence d’action qui fait un clin d’œil aux fans de Woo mais qui délaisse la sécheresse des années 80 au profit de l’artifice absolu (les balles dessinent des traces lumineuses rajoutées numériquement) de sa période Mission : Impossible, le tout cadré serré et donc sans la légendaire maîtrise de l’espace du cinéaste.

A ce moment, on se dit que tout n’est pas perdu, car l’ensemble est tout de même assez virtuose – même si ce n’était pas le genre de maestria attendu – et après tout, un nouveau John Woo pourrait bien valoir l’ancien, à condition que la proposition prenne de l’ampleur et démontre toute sa pertinence.

Malheureusement, le développement de l’intrigue commet l’irréparable : enfermer Woo dans un récit terre-à-terre, une histoire de faux-coupable en cavale façon Hitchcock dont le pragmatisme se situe à mille lieux de l’abstraction dont il a besoin pour exprimer sa thématique essentielle. A savoir que derrière le combat classique entre le Bien et le Mal se trouve une autre frontière, celle qui oppose le chevaleresque au non-chevaleresque, cette seconde dualité s’imposant – au final – à la première.

C’est par cette morale très personnelle que Woo peut opposer un bon tueur à gages, celui qui répond aux codes de conduite héroïques, à un mauvais, celui dont l’éthique est aliénée par l’appât du gain (The Killer). Cette vision du monde n’a de sens, et elle ne peut s’exprimer, qu’en mettant à mal le manichéisme ordinaire, mythifiant ainsi des archétypes (le dealer de drogue d’A Better Tomorrow, le flic corrompu de Hard Boiled, l’aventurier opportuniste de Bullet in the head) en principe incompatibles avec le statut de héros mythologique.

Or, le scénario de Manhunt met en scène un innocent, lui-même traqué par un flic honnête. Gros problème : même si Woo cite volontiers le binôme de The Killer, celui-ci associait un flic et un tueur, en principe adversaires irréconciliables, mais toutefois réunis par un même dégout du monde moderne. Ici, à l’inverse, nul conflit entre légalité et moralité, ces dernières s’avérant en parfaite adéquation. Du coup, les séquences d’action ne s’élèvent jamais au-dessus de la simple efficacité pyrotechnique, puisqu’elles ne sont alimentées par aucune mécanique tragique. Et on sait combien celle-ci est le moteur des accès de colère révoltée que sont tous les meilleurs climax du réalisateur.

Des tueuses sentimentales qui tentent de réactiver le souvenir romantique d’un Chow yun-fat, mais on n’y croit pas vraiment

Tout au long de Manhunt, on voit tristement que Woo emprunte davantage au répertoire de formes qu’il a développé aux Etats-Unis qu’à celui du Hong-Kong de la belle époque

John Woo demande à ses personnages – on ne perdra pas de temps à critiquer le jeu approximatif des acteurs – de surjouer les postures propres à son cinéma, les projette dans de longs gunfights qui décalquent des séquences déjà vues chez lui. Mais la puissance des sentiments, alimentée par les contradictions qui tiraillaient autrefois ses protagonistes, est cruellement absente.

Or, très ironiquement, c’est précisément pour retrouver cette forme d’action quasi-métaphysique que l’on attendait tant son retour au polar made in-Hong Kong (le film est quand même produit par Gordon Chan), seule contrée où un récit pouvait autrefois trouver son plein équilibre en se détachant des contraintes de la logique.

A l’inverse, on se souvient que son meilleur opus hollywoodien, Face-Off, avait besoin d’un pesant alibi science-fictionnel pour dire de manière alambiquée (un flic et un terroriste, au-delà de leur opposition, peuvent entretenir une parenté d’âme…) ce que The Killer exprimait, avec infiniment plus d’évidence, par la seule croyance du cinéaste dans les codes du romanesque.

Le vrai drame de Manhunt est en définitive de nous confirmer que John Woo, même en revenant en Chine – retour qui ne se voit pas à l’écran, l’action se déroulant au Japon – est resté un cinéaste déraciné, c’est-à-dire un artiste en deuil d’une industrie qui n’existe plus et qui faisait pourtant corps avec son style. A travers son casting cosmopolite (chinois, japonais, coréen) qui parle de temps en temps anglais, John Woo fait le constat, à ses dépens, d’une reconfiguration du cinéma dans la région, et de l’impossibilité pour lui de se lover comme autrefois dans la bulle hong-kongaise qui rendait possibles toutes ses folies.

Une œuvre est autant le produit du talent de l’artiste que de l’adéquation de ce dernier avec son temps et sa géographie, et même en revenant aux bercails, Woo doit bien admettre que le contexte qui a rendu Hard Boiled possible n’existe plus. N’est-ce pas d’ailleurs par anticipation de cette évolution qu’il s’était envolé pour la Californie ? Tout au long de Manhunt, on voit tristement que Woo emprunte davantage au répertoire de formes qu’il a développé aux Etats-Unis qu’à celui du Hong-Kong de la belle époque. Même son œil de cinéaste semble désorienté…

Un flingue pour deux, certes, mais si aucun des deux n’est un salaud, la tragédie rédemptrice façon John Woo ne peut se réaliser

S’il y a donc un morceau de Manhunt qui prête à garder espoir en l’avenir du réalisateur, c’est bien son dernier tiers, où il montre à la fois les limites de la drogue et les vertus surnaturelles et inexplicables de la vertu chevaleresque

Une œuvre lucide

Au-delà de ses faiblesses évidentes, Manhunt n’en demeure pas moins un objet insolite, qui force irrésistiblement l’analyse, tant il s’évertue à n’être jamais là où on l’attend. Dépourvu de l’essence Wooienne des grands classique HK, on l’a dit, il n’a pas non plus grand-chose à voir avec Manhunt (Kimi yo Fundo no Kawa o Watare), réalisé par Jun’ya Sato en 1976, et dont le film de 2017 se veut pourtant le remake, financé pour rendre hommage à l’acteur Ken Takakura, décédé en 2014.

John Woo, qui a souvent répété avoir pris le comédien comme modèle pour le personnage de Chow Yun-Fact dans A Better Tomorrow (déjà un remake, en l’occurrence du polar hong-kongais Story of A Discharged Prisoner, 1967), voulait donc lui payer sa dette, mais le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’est pas vraiment attaché à respecter l’original.

Ce dernier, qui décrivait une laborieuse course-poursuite étonnamment dépourvue d’action, trop longue de 40 minutes et tendant vers le mélo, était clairement un véhicule calibré pour imposer Takakura en star familiale, très loin de ses films de yakuza habituels, tendance confirmée l’année suivante avec le road-movie The Yellow Handkerchief (Yoji Yamada, 1977). On est donc en droit de se demander pourquoi c’est précisément ce titre que Woo à choisi de refaire. Surtout s’il voulait arpenter des sentiers aussi éloignés : outre qu’il réécrit entièrement l’intrigue en décalquant le scénario du Fugitif avec Harrison Ford, le nouveau Manhunt délaisse également le périple solitaire et ascétique du film initial pour une avalanche de fusillades articulées autour de deux tueuses aussi increvables que maladroites (leur façon de toujours rater le héros, en dépit de leur dextérité surréaliste, confine au gag).

Le tout baignant dans une violence assez déviante (la fin en particulier, proche des outrances d’un Ringo Lam) qui marque encore plus la distance avec le film de Sato. Il est décidément bien difficile de s’y retrouver dans ce projet franchement aberrant, à moins de prendre au pied de la lettre le récit qu’il déroule et d’y voir, tout simplement, le vrai discours du cinéaste. En l’occurrence, un avocat chinois, immigré au Japon, est cyniquement manipulé par son employeur, une entreprise pharmaceutique, qui se sert de lui comme bouc émissaire pour couvrir ses coupables activités.

Déjà, la métaphore avec John Woo lui-même, cinéaste exilé aux USA et utilisé par les studios, est assez transparente (on précise que cette histoire n’est pas celle du film d’origine), mais Manhunt va encore plus loin lorsqu’il mêle à l’intrigue une drogue capable de transformer n’importe quel quidam en machine à tuer. Le mal, selon le cinéaste, c’est donc cette substance de synthèse dont l’effet – dans la fiction – est de fabriquer à la chaîne du flingueur virevoltant et invincible.

Autrement dit, ce sont bien les défauts d’un Hollywood adepte du trucage systématique que Woo brocarde, tandis que ses héros, pour combattre ce fléau, vont peu à peu passer du stade de pantins sans âme à celui de justiciers authentiques, garantis sans artifice.

S’il y a donc un morceau de Manhunt qui prête à garder espoir en l’avenir du réalisateur, c’est bien son dernier tiers, où il montre à la fois les limites de la drogue (la contrefaçon américaine de son propre cinéma) et les vertus surnaturelles et inexplicables de la vertu chevaleresque, qui finit (in fine) par habiter ses protagonistes, si pâles jusque-là.

Autant dire que cette grille de lecture, volontairement bienveillante, aide à voir en Manhunt une promesse de renaissance de la part d’un John Woo conscient de devoir dresser, avant son grand retour au genre « Heroic Bloodshed », le bilan d’une longue partie de sa carrière. Bilan finalement assumé par Manhunt dont l’une des dernières répliques est carrément : « It’s almost time for a better tomorrow ». D’accord, on veut bien encore y croire.

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