Brad Pitt : « Avoir un rôle, c’est aussi une question de chance. »

Pour la sortie de Babylon (le 18 janvier), le superbe film de Damien Chazelle, See Mag a rencontré Brad Pitt, Li Jun Li et Jovan Adepo. Chazelle a été bien inspiré d’offrir le rôle de Jack Conrad au comédien de Et au milieu coule une rivière et de Seven. Qui, à part Brad Pitt, aurait pu incarner une grande star des années 20 ? Bouleversant, le comédien apparaît dans Babylon comme la dernière icône masculine du cinéma hollywoodien.  

Propos recueillis par Grégory Marouzé

Li Jun Li, pour construire votre rôle, vous êtes-vous inspirée des chanteuses de Shanghai ? 
Li Jun Li : Je puise dans mes origines musicales. J’ai démarré comme danseuse, ensuite j’ai chanté, puis je suis devenue actrice. Il y a une centaine d’années, ce personnage était l’une des premières chanteuses asiatiques américaines. Ça m’a permis de construire le personnage de Lady Fay.

Que ressent-on quand on ouvre cette page d’histoire de votre métier d’acteurs ? Quel a été votre travail de préparation ?
Brad Pitt : Je dois y réfléchir parce que ça me semble tellement organique comme processus. Effectivement, on revient à cette ère des années 1920 que je ne connaissais pas très bien et dont je n’avais pas une grande compréhension. On parle d’une partie de l’Histoire de l’art. On était un petit peu dans le “Wild West”. C’était vraiment des pionniers.

Il n’y avait rien auparavant. Je me suis tourné vers John Gilbert, Douglas Fairbanks, pour ce travail de recherche et, ensuite, m’immerger dans le travail de ce monde naissant. Et il y avait le scénario de Damien. Damien Chazelle voulait vraiment aller vers quelque chose qui nous ferait sentir aujourd’hui ce qu’ont pu être les années 1920. Et on s’est bien amusés.

Li Jun Li : Je suis mes impulsions, mon instinct. Je ne prémédite pas ce que je vais faire parce que sinon, ça retire quelque chose d’organique. Je me fie à ce qui me semble être bon, ce qui peut marcher et j’ai mis de côté ce qui ne marche pas. 

Jovan Adepo : Damien avait tellement fait de recherches avant qu’on ne commence. Il a fait des recherches sur Louis Armstrong, Duke Ellington, tous ces artistes noirs. Ses travaux de recherche m’ont permis de savoir comment ils étaient devenus musiciens, de comprendre leur ascension. Cela m’a permis de sélectionner parmi toutes ces connaissances ce qui allaient pouvoir me convenir et être le mieux adapté à mon personnage.

Avez-vous l’impression d’avoir acheté une part d’éternité en étant acteurs ? Ce métier, après 30 ans, vous fait-il toujours rêver ? 
Brad Pitt : Pour ceux qui vont porter un récit, une narration ou une histoire, la passion est toujours là. J’aime beaucoup voir ce que fait la jeune génération en termes de langage cinématographique. Hollywood, c’est cette histoire colossale, ces parcours, personnages, artistes, acteurs, actrices. Nous n’occupons qu’une minuscule partie de cette histoire.

Nous ne sommes qu’un bip sur la chronologie du temps. Plus jeune, j’avais mon idée de ce qu’était devenir une star. Voir ce que ça requiert de faire un film, tout ce qu’est la production, le travail sur les costumes, la distribution, toutes les personnes qu’il faut pour faire un film comme celui-là, c’est absolument fascinant. 

Li Jun Li : Cela m’a permis de traduire un projet dans la réalité. Ça m’a permis de travailler avec de nombreux artistes talentueux, avec cette obsession en tête pour traduire tout cela dans la réalité. L’échec et la réussite sont sans cesse à la merci des goûts changeants du public et, donc, rien ne dure vraiment. Tout est éphémère. Je suis là, je me baigne dans ce mouvement et j’espère simplement que le succès va persister.

« On pense que le Hollywood des années 20 était quelque chose dans les règles, que tout était à sa place, que tout était dans un environnement stérile. Mais non ! »

Avez-vous effectué des recherches de votre côté pour creuser votre rôle ? Et êtes-vous nostalgique de cette époque-là ?
Brad Pitt : On pense que le Hollywood des années 20 était quelque chose dans les règles, que tout était à sa place, que tout était dans un environnement stérile. Mais non ! Il y avait cette absence de règles, tout pouvait partir d’un côté comme de l’autre. Mais il y avait cette liberté. Cela nous propulse de voir ces débuts du cinéma dans les années 1910 / 1920. Cela nous permet d’aller de l’avant. 

Li Jun Li : Je pense que Jovan et moi, représentons des pionniers dans Babylon. La raison pour laquelle nous sommes là aujourd’hui, c’est grâce aux pionniers de cette époque. Aujourd’hui, si les temps sont durs, nous pouvons nous confier. Mais, à l’époque, mon personnage, Lady Fay, devait tenir debout toute seule. On ne pouvait pas forcément avoir des soutiens.

Brad Pitt et Diego Calva – Babylon – © Paramount Pictures. All Rights Reserved.

Jovan Adepo : Mon personnage, Sidney Palmer, est finalement un avertissement. Babylon nous parle du prix de la célébrité. Parce que Sydney est un témoin du basculement de cinéma muet vers le cinéma parlant. Il est doué, essaie de vivre de son travail, de manière à avancer, avoir une plus grande maison, peut-être avoir une voiture,… et là, tout à coup, c’est cool de faire partie du club. Vous pensez y être, mais en fait, vous ne faîtes pas tout à fait partie de cela. Il y a une sorte de compromis. Sidney Palmer a réussi, mais pourquoi le fait-on se sentir comme ça ? Pourquoi le met-on un petit peu de côté ? Je pense qu’il est important de montrer un individu capable de prendre du recul et de s’éloigner de tout ce strass, de ce glamour, de ces paillettes.

Brad Pitt : L’égalité, c’est une problématique, ça enrichit les histoires, la production, les scénarios. Aujourd’hui, on ne peut pas revenir à l’époque des pionniers des années 20, on ne peut pas revenir en arrière. Il y a trop de smartphones ! Enjoy, sex and rock and roll ! 

Ce film est une recherche sur l’identité des personnages. Nelly LaRoy (jouée par Margot Robbie) souhaite le succès et continuer à en avoir. Est-ce que ça vous parle ?
Li Jun Li : Les artistes qui ont inspiré mon personnage1 étaient toujours dans la fétichisation. Elles étaient des “It Girls” ! Elles adoptaient un accent parce que le public le souhaitait. Elles ont fait ce qu’elles devaient faire afin de pouvoir poursuivre leur carrière. Je pense que c’est ce que j’ai fait à mes débuts. J’ai joué des rôles stéréotypés au début de mon parcours. Pour reprendre la conversation autour des questions raciales, effectivement, si vous êtes une femme de couleur, vous allez devoir jouer le jeu.

Li Jun Li – Babylon – © Paramount Pictures. All Rights Reserved.

Jovan Adepo : Je suis tout à fait conscient de ça, il va s’en dire. C’est quelque chose qui existe encore aujourd’hui. Finalement, j’ai beaucoup de chance de ne pas jouer des stéréotypes, de ne pas jouer de rôle de rappeurs, de gangsters, ou quoi que ce soit d’autre de cet acabit. Je pense que j’ai eu beaucoup de chance de jouer des rôles qui étaient respectés, qui avaient un poids. Beaucoup de mes collègues, de mes confrères et consœurs, doivent accepter des rôles stéréotypés. J’ai eu de la chance, parce qu’au début de ma carrière, je n’ai pas eu ce genre de rôles caricaturaux.

Brad Pitt : J’ai utilisé Babylon pour ma recherche sur moi-même. En fait, c’était un exercice. J’ai beaucoup appris par le film, j’ai beaucoup appris sur moi-même. 

« Il faut faire attention quand on approche trop près des serpents. Parfois, on se fait mordre, on essaye de s’immuniser. Parfois on se fait mordre et on meurt. J’ai gardé ça en tête. »

Hollywood est une usine à rêves mais c’est aussi une usine à broyer les individus et les personnalités. Beaucoup de personnes sont détruites. Avez-vous cette angoisse qu’Hollywood pourrait vous broyer ?
Jovan Adepo : Quelque part, oui, parce que nous avons tous notre propre idée de ce qu’est la réussite. Moi, je suis perfectionniste. C’est un défaut, pour moi. Je suis obsessionnel par rapport à mon idée de ce que j’aimerais accomplir en tant qu’acteur.

Je ne veux pas avoir le syndrôme de l’imposteur, parce que je veux jouer des personnages en étant honnêtes, en étant entier dans mon engagement. Je veux prendre le temps d’apprécier les opportunités et m’assurer que je joue avec vérité et authenticité. Tout part du personnage et de l’histoire qu’il porte.

Brad Pitt : J’ai regardé un documentaire sur cette personne qui attrapait et travaillait au quotidien avec des serpents à sonnette2. Il faut faire attention quand on approche trop près des serpents. Parfois, on se fait mordre, on essaye de s’immuniser. Parfois on se fait mordre et on meurt. J’ai gardé ça en tête.

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Brad Pitt, il y a une mise en abîme de votre statut de star avec le personnage que vous incarnez, Jack Conrad. Son destin est tout à fait particulier. Jouer Jack Conrad était-il troublant, perturbant, dérangeant ?
Brad Pitt : Vous savez, pour moi c’est facile de dire que, quand tout est joué, quand tout est fait, cela va être une sortie tranquille, sereine … Je ne sais pas comment je pourrais dire, expliquer cela ? J’ai eu beaucoup de mal avec la fin du film. J’ai eu beaucoup d’échanges avec Damien Chazelle, pendant 18 mois. On était censé filmer l’année précédente, mais avec le confinement, le tournage a été reporté.

Au fur et à mesure que l’industrie avance, mon personnage est laissé de côté. Au lieu de s’apitoyer sur son sort, de se dire “Pauvre de moi”, “Je n’aurai plus la meilleure table au restaurant”, “Je ne serai plus sur mon trône”, je crois qu’il faut apprécier le temps au présent, il faut accepter que ce temps est fini, que ce temps a une limite. Notre expérience sur cette terre est éphémère et marquée par cette temporalité. Il faut donc l’accepter. Regardez David Bowie. Il est sorti avec une telle grâce. Il est parti avec une telle grâce. Pour moi, c’est aussi une source d’inspiration. Et c’est également un constat.

Jovan Adepo – Babylon – © Paramount Pictures. All Rights Reserved.

Y a-t- il un parallèle à faire entre l’instauration du code Hayes dans les années 30 et le politiquement correct dans les années 90 aux États-Unis ?
Brad Pitt : Quand le code de bonne moralité est entré en vigueur dans les années 30, avec cette sensibilité puritaine, cela a enchaîné l’expression et la liberté. Alors nous devons être droit sur notre chemin. Je ne veux pas non plus geindre. Il y a tant de talent. Avoir un rôle, décrocher un rôle, décrocher ces opportunités, c’est aussi une question de chance, ça fait partie du compromis. Ainsi soit-il, finalement ! 

« Est-ce que Hollywood est une Mecque du cinéma ? Je dirais que Hollywood a une contribution à faire, certes. Je ne sais pas si c’est une Mecque pour autant. »

Comment Hollywood peut-il contribuer à l’avenir du cinéma ?
Brad Pitt : Les artistes nourrissent les artistes qui nourrissent ces artistes et ainsi de suite. Moi, ce qui me fascine, ce sont mes projets en Afrique du Sud… quelle que soit l’histoire que l’on porte, le centre, c’est l’histoire. C’est la communauté des artistes qui m’enthousiasme. Est-ce que Hollywood est une Mecque du cinéma ? Je dirais que Hollywood a une contribution à faire, certes. Je ne sais pas si c’est une mecque pour autant, mais en tout cas, ça contribue à nos vies au quotidien. 

Toujours dans cette idée d’éternité et le fait de marquer son empreinte. Brad Pitt, que pensez-vous que les gens penseront de vous dans 30 ou 50 ans ? 
Brad Pitt : Je ne sais pas s’ils penseront à moi. L’éternité n’est pas ma quête. Ce n’est pas ça que je recherche. Ce qui me surprend, lorsque je parle à des jeunes de 20 ans sur des plateaux de tournage, c’est que peu ont vu ces films des années 60, 70, qui étaient tellement importants pour moi ! C’est criminel, finalement ! C’est un crime ! Car on vit des expériences religieuses, spirituelles via ces films. Je ne savais que très peu de choses sur l’ère du cinéma muet, avant. Une fois que j’ai effectué mes recherches, j’ai trouvé cette beauté dans le cinéma muet. On est bien plus jetable, maintenant.

1 Le personnage est notamment inspiré de Anna May Wong, la première actrice sino-américaine. 
2 Interprété dans le film par Eric Roberts. 

Babylon de Damien Chazelle 
Produit par : Marc Platt, p.g.a., Matthew Plouffe, p.g.a., Olivia Hamilton, p.g.a.
Avec : Brad Pitt, Margot Robbie, Diego Calva, Jean Smart, Jovan Adepo, Li Jun Li, P.J. Byrne, Lukas Haas, Olivia Hamilton, Tobey Maguire, Max Minghella, Rory Scovel, Katherine Waterston, Flea, Jeff Garlin, Eric Roberts, Ethan Suplee, Samara Weaving, Olivia Wilde
Musique de Justin Hurwitz – Durée : 3h09

Sortie le 18 janvier 2023

Distribution : Paramount Pictures France 
Synopsis : Los Angeles des années 1920. Récit d’une ambition démesurée et d’excès les plus fous, BABYLON retrace l’ascension et la chute de différents personnages lors de la création d’Hollywood, une ère de décadence et de dépravation sans limites.
Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

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