Maïwenn : « J’ai envie que ce soit calme ! »

Nous avons rencontré Maïwenn pour ADN (le 28 octobre au cinéma). Ce cinquième long-métrage, après Mon Roi, est une fois de plus très personnel. Sans être autobiographique, Maïwenn y évoque ses racines algériennes, sa double culture, la perte d’un être cher, le rapport à la famille, aux parents … Pour SEE, l’actrice et réalisatrice se livre, sincère, entière, sur elle, son film, ses méthodes de travail. 

Par Grégory Marouzé

On a l’impression de ne jamais vous trouver à l’endroit où l’on pourrait vous trouver…
Aaahhh ! C’est chouette, ça !

… que vous naviguez d’un genre à un autre, d’un style de cinéma à un autre.
Ouais …

En avez-vous conscience ?
Non !!! (éclats de rires). Mais vous trouvez vraiment que mes films ne se ressemblent pas ?

Ce n’est pas que vos films ne vous ressemblent pas, notamment au niveau de leur mise en scène. Il y a des thématiques qui reviennent, se regroupent. Parfois, vous êtes davantage dans la comédie. Dans Mon Roi, vous étiez dans une couleur plus tragique. Avec ADN, vous êtes davantage dans un entre-deux. On a l’impression que vous aimez brouiller les cartes. En avez-vous conscience ?
Non, car pour moi, j’ai l’impression qu’au contraire, ça se ressemble, que le ton se reconnaît. Mais tant mieux ! C’est peut-être votre point de vue, car j’ai l’impression que les autres me disent le contraire.

Quelle est l’origine d’ADN ? Vous auriez pu aborder une autre histoire. Pourquoi celle-là ?
Pourquoi ? C’est impossible de répondre ! Pourquoi, on se met à aborder un sujet plutôt qu’un autre ? La vie, les années qui passent. On n’est pas le même à 40 ans, qu’à 30, qu’à 20. On vit des deuils. On vit avec des morts. C’est tout ça … Je vis avec des questions qui sont plus profondes et universelles qu’à 20 ans, je pense.

Il y a une belle scène avec Fanny Ardant, qui incarne la mère de Neige (Maïwenn). Elle dit que votre personnage ne doit pas se ranger.
Ouais ! S’endormir, ouais !

Voilà ! Mais au contraire, Neige…
Elle a envie de repos.

Elle a envie d’apaisement.
Ouais !

Où vous situez-vous ?
Dans la vraie vie ? Moi ce que je veux dans ma vraie vie, c’est évidemment l’apaisement. Moi, j’suis fatiguée ! J’ai envie que ce soit calme. J’ai envie que ce soit calme, bien sûr.

« De toute façon, je suis obligé de me servir de sentiments qui me traversent l’esprit ! »

Neige veut de l’apaisement. Mais en même temps, la personne qui fait dire à Fanny Ardant : « Faut pas que tu t’endormes ! », c’est la scénariste et la réalisatrice ! C’est vous !
Non, ça c’est Fanny Ardant ! (rires) Je n’avais pas prévu qu’elle me dise ça, mais j’ai adoré qu’elle me dise ça ! Je me suis dit « elle comprend le personnage encore mieux que moi ! ». Mais vous voyez, c’est une scène complètement basée sur le fantasme. C’est quelque chose que je n’ai jamais dit à ma mère, que ma mère ne m’a jamais dite. Je sais que je suis toujours taclée de cinéaste autobiographique. Non, non, non ! C’est vrai, dans le dialogue, je dis que je voudrais être apaisée. Mais je ne me suis jamais confrontée à ma mère en lui disant tout ça. De toute façon, je suis obligé de me servir de sentiments qui me traversent l’esprit ! Ce que je ressens dans la vie et les personnages que je fais, cohabitent. Après, ce n’est pas vraiment moi. Sinon, je l’aurais appelé Maïwenn.

Vous avez une belle distribution …
Merci !

C’est vrai. On peut difficilement dire le contraire. Mais il y a quelqu’un qui nous fait complètement craquer dans votre film, c’est Omar Marwan, qui incarne le grand-père !
Ouais …

On ne connaît pas ce monsieur qui joue Emir. Est-ce son premier long-métrage ?
Ouais, c’est possible, mais peut-être qu’il a fait de petites choses avant, il y a très longtemps. En fait, il a fait des ateliers d’improvisation il y a longtemps. Il est né à Alger, il a été projectionniste en France pendant 20 ans ! Donc, il aime le milieu artistique, il aime jouer, tout ça. Mais ces dernières années, il ne travaillait pas beaucoup. Et il a vu mon annonce sur une gouttière, dans le XIXe arrondissement de Paris !

Et quand vous l’avez rencontré, ça a été …
Le coup de foudre !

Immédiat ?
Assez vite, ouais ! Oui, parce que je lui ai fait faire une impro très dure, où il devait jouer un patient atteint d’Alzheimer. Et c’était tout de suite parfait, quoi !

Vous qui êtes comédienne, vous savez ce qu’est une actrice. De façon intuitive. Et vous êtes cinéaste. Comment ressentez-vous que le choix de vos comédiens est le bon ?
De façon totalement intuitive. Comme quand on tombe amoureux, on se dit : « J’ai envie d’être avec ». Je suis obligée de regarder les comédiens. Et de parler avec ! C’est très important pour moi de rencontrer les gens, de connaître le rapport qu’ils ont avec leur vie de famille, avec le cinéma, … Je ne sais pas… N’importe quoi ! Le temps qui passe … En fait, quand je les rencontre, j’aime prendre le temps de les voir jouer, travailler. Mais j’aime aussi prendre un verre avec eux, et les observer, parler de leurs vies ! Parce que je vais chercher à ce qu’ils me livrent leur tempérament à travers le personnage. Je ne veux pas de la transformation pour entrer dans un personnage ! Je veux filmer leur personnalité. Et donc, j’ai besoin de savoir si leur personnalité m’intéresse. Tout simplement. Leur tempérament, leur charisme.

Vous portez un regard critique, envers ces lieux de fin de vies que sont les EHPAD. Or, cela prend une autre dimension particulière aujourd’hui.
Oui, mais je l’ai tourné avant !

C’est vrai ! Mais les spectateurs reçoivent votre film aujourd’hui. Etait-ce important pour vous d’apporter votre regard sur ces lieux de fin de vies ?
Ouais ! C’est très important !!! La façon dont je montre l’EHPAD du film, c’est comme ça que j’ai vu un EHPAD qui s’occupait de mon grand-père. Et ça, je ne voulais pas changer les scènes. C’était très important pour moi, quand même, d’être révoltée et de dire ce que j’ai vu ! Ouais ! C’est dommage parce qu’entre temps, ils ont peut-être été des héros, les aides-soignants des EHPAD. OK ! Mais mon film représente les choses que j’ai vues, donc voilà !

« On fait des scènes qui, au début, durent dix minutes. Et après, on les réduit, réduit, réduit. On ne garde que le meilleur. On fait attention à ne pas être complaisantes, ne pas se faire trop plaisir. »

On rit dans ADN. Et on rit beaucoup de la mort !
Ouais !

Rire de la mort, peut être délicat. Surtout que vous filmez des scènes, où l’on découvre cet empressement qu’a la direction de l’EHPAD de faire libérer la chambre par la famille, après la mort d’un proche. Comment trouvez-vous le bon équilibre, entre drame et comédie ?
C’est naturel pour moi ! A l’écriture, il y avait déjà des scènes que je trouvais drôles : la scène des pompes-funèbres quand ils choisissent le bois, le capiton. Tout ça, c’était déjà des scènes drôles ! Après, l’équilibre, je le trouve avec ma monteuse (ndr : Laure Gardette). On fait des scènes qui, au début, durent dix minutes. Et après, on les réduit, réduit, réduit. On ne garde que le meilleur. On fait attention à ne pas être complaisantes, ne pas se faire trop plaisir. Après, ce sont des trucs de rythme, aussi ! C’est arbitraire, en fait. C’est intuitif. Il n’y a aucune théorie dans ma façon de travailler ! Aucune ! Jamais ! J’ai fait aucune école, ni scolarité, ni école de cinéma. Donc, moi, c’est … au feeling !!!

Vous êtes dure avec vous-même ?
Ben je ne laisse pas les choses qui me plaisent à moitié ! Je ne laisse que des choses que j’adore ! Et, par exemple, quand il y a des choses qui sont importantes pour donner des informations aux spectateurs, si ce n’est pas bien joué, je l’enlève ! J’m’en fous ! Je ne veux pas qu’il y ait des plans qui soient là pour servir aux informations du récit. Je privilégie toujours une scène réussie. Et pour moi, une scène réussie, c’est quand elle est incarnée, quand elle a un accident, quand elle à un moment de Grâce. Mais ce n’est jamais grâce aux informations ! Je sais qu’il manque quelques informations dans le film pour savoir ce que devient tel ou tel personnage. Ils sont où ? Machin … tin tin tin … les métiers … tin tin tin … Tout ça je les ai tournés. C’était écrit ! Mais je les ai enlevés parce que je trouvais que ça n’amenait rien. Au contraire, le rythme perdait, y’avait moins d’intensité. Moi, j’aime quand les choses restent à l’os ! Je veux enlever tout le gras, quoi !

ADN de Maïwenn

Pitch : Neige, divorcée et mère de trois enfants, rend régulièrement visite à Émir, son grand-père algérien qui vit désormais en maison de retraite. Elle adore et admire ce pilier de la famille, qui l’a élevée et surtout protégée de la toxicité de ses parents. Les rapports entre les nombreux membres de la famille sont compliqués et les rancœurs nombreuses… Heureusement Neige peut compter sur le soutien et l’humour de François, son ex. La mort du grand-père va déclencher une tempête familiale et une profonde crise identitaire chez Neige. Dès lors elle va vouloir comprendre et connaître son ADN.

Scénario Maïwenn et Mathieu Demy
Musique : Stephen Warbeck
Avec Louis Garrel, Fanny Ardant, Marine Vacth, Dylan Robert et Maïwenn
Durée : 1h31 – Sortie le 28 octobre 2020 – Le Pacte Distribution

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