Sandrine Bonnaire : « Le cinéma, c’est une forme de passation »

PHOTO DE COUVERTURE : © SHUTTERSOCK/DENIS MAKARENKO

Dans K Contraire de Sarah Marx, la comédienne fétiche de Maurice Pialat campe la mère dépressive d’un jeune homme à peine sorti de prison. Rencontre avec une artiste discrète et engagée.

Propos recueillis par Jean-Pascal Grosso

Vous tournez un film par an. Est-ce un rythme qui vous convient ou est-ce dû à une raréfaction des « bons » sujets ?
Non, il arrive que j’en fasse deux ou trois par année. Après, j’ai un rythme de travail qui dépend des projets. Je ne suis pas une acharnée des tournages et, surtout, je n’accepte pas tout. Je n’ai pas de règle dans mon métier. A part de n’apparaître que dans des films qui me parlent…

La jeune femme qui accompagne une amie à un casting, se fait repérer par un grand metteur en scène et devient une des comédiennes françaises les plus réputées… Votre destin vous étonne-t-il toujours ?
Bien sûr. Je n’ai jamais renié mes origines. Je suis très proche de ma famille qui n’est absolument pas dans ce métier. C’est un vrai luxe d’être comédienne. J’ai une petite sœur qui, elle, est auxiliaire de vie, avec un salaire qui n’a rien à voir avec le mien, qui fait un travail beaucoup plus dur que le mien. Je fais des allers-retours entre les deux milieux. Là aussi, c’est un autre luxe. J’aime le monde du cinéma. Je peux presque dire que j’ai plus grandi avec le cinéma qu’avec ma famille, puisque je suis partie de chez moi à 15 ans. Je peux vraiment déclarer que le cinéma m’a éduquée. Mais ma famille reste toujours liée à ma vie et à mon éducation.

« Malheureusement, j’ai fini par penser que femmes et hommes politiques, voire même le président de la République, n’ont plus vraiment de pouvoir. »

En 2011, lors des primaires socialistes, vous vous étiez impliquée auprès de Martine Aubry dans le domaine de la culture. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience politique ?
Malheureusement, j’ai fini par penser que femmes et hommes politiques, voire même le président de la République, n’ont plus vraiment de pouvoir. Et cela quelle que soit leur orientation. Il est très compliqué d’œuvrer dans un monde aux mains des forces capitalistes, de grandes sociétés… Je serais tentée de vous dire que je ne crois plus trop en la politique aujourd’hui. Seulement en quelques hommes et femmes qui la font. En tout cas, j’ai un vrai respect pour Martine Aubry. Je garde une grande affection pour elle. Elle a toujours déclaré que l’art était « politique », qu’il était fait pour réunir. Je crois encore que nous, artistes, à notre échelle même minime, nous pouvons faire évoluer les choses.

Elle s’appelle Sabine (2008) sur votre sœur autiste, Le Ciel attendra (2016) sur la radicalisation des jeunes filles ou K Contraire (2020) sur la relation difficile entre une mère dépressive et son fils sorti de prison… Vous considérez-vous comme une actrice « engagée » ?
Avec Elle s’appelle Sabine, j’avais frappé à toutes les portes pour que des centres puissent être créés. J’ai vu des gens de tous bords. Deux personnes m’ont beaucoup aidée dans mes demandes : Lionel Jospin et Xavier Bertrand. On ne peut pas faire plus aux antipodes ! Le cinéma, c’est une forme de passation, une manière de rassembler les gens. Cela peut se faire aussi par des films divertissants. C’est vrai que ce n’est pas un registre vers lequel je vais souvent mais je suis très heureuse que cela existe aussi. Dans une salle, autour d’un sujet, de faire rire, pleurer ou réfléchir, j’adore ! Rassembler les gens sur une émotion commune, voilà quel serait mon engagement. Pas de donner des leçons à qui que ce soit.

Aimeriez-vous qu’on vous propose de la comédie très populaire ?
On me pose souvent la question. Pourquoi ne pas aller plus vers la comédie ? Parce que, déjà, il n’y a pas beaucoup de comédies qui me font rire. Tout dépend du sujet. Mais s’il y en a une qui me plaît, évidemment, j’irai. Il faut que je sois touchée parce qu’elle me raconte.

Votre carrière s’est faite au cinéma mais aussi, plus rarement, sur les planches. Le théâtre, est-ce par goût du risque ou un besoin de contact avec le public ?
Le risque, oui. En plus, comme j’ai beaucoup le trac… Il y a dans le théâtre une forme de défi avec soi-même. C’est à la fois très attrayant et effrayant.

Vous avez deux filles Jeanne et Adèle : aucune d’elles ne souhaite suivre les traces de maman ?
Si, ma grande, Jeanne ! Mais pas en tant qu’actrice. Elle a envie de réaliser.  Un jour, elle avait tourné un clip à la maison et, moi, j’étais stagiaire régie. C’était mignon…

« Mon père m’a donné la vie. Pialat m’a fait naître »

Maurice Pialat, le réalisateur qui vous a découverte vous manque-t-il ?
Oui. Plus pour raisons personnelles que professionnelles. Il m’accompagne dans le cœur en permanence. Comme je l’ai dit dans le livre de conversation Le Soleil trace ma route : « Mon père m’a donné la vie. Pialat m’a fait naître ». C’est aussi simple que ça. J’ai revu Van Gogh récemment. Maurice Pialat, comme Claude Chabrol, est pour moi une référence. Il fait partie de ma vie.

Vous avez récemment révélé un drame personnel : votre relation destructrice avec un homme violent. Comment se remet-on après une telle expérience ?
Déjà, on se reconstruit physiquement. Ce qui n’est pas simple. S’il n’y pas le mental également, la reconstruction peut ne pas être possible. Je crois que je connais encore mieux mon corps aujourd’hui qu’à l’époque. Quand vous avez le visage cassé, cela à une répercussion terrible sur tout le reste de votre anatomie. J’ai fait quatre ans d’analyse par rapport à cette agression. Et puis, beaucoup de danse. J’en faisais déjà avant cette fracture. Encore plus après. J’ai même monté un spectacle de danse avec une amie d’enfance, Le Miroir de Jade, sur une femme qui se relève tout doucement. J’aurais préféré éviter cette expérience, mais puisqu’elle m’est arrivée, j’ai tout fait pour qu’elle me soit utile.

Comment entrevoyez-vous la décennie qui s’ouvre ? Toujours devant la caméra ? Ou à nouveau en tant que réalisatrice ?
J’ai de nouvelles envies. J’ai envie de continuer à réaliser parce que j’ai le sentiment que j’ai des choses à dire et j’ai envie de les dire en m’exprimant par moi-même plus par le regard des autres. La production m’intéresse de plus en plus. Produire, c’est une manière d’être libre mais aussi de découvrir de nouveaux talents. Je veux donner la chance aux gens de pouvoir s’exprimer. Je suis très en quête de cela. Je croise trop de gens pour qui les portes du cinéma sont fermées. C’est complexe mais j’ai toujours la tentation d’essayer.

Et SEE tu partageais cet article ?

aidez See-mag à rester gratuit, sans pub et indépendant !

+ de SEE speak

Découvre notre boutique