JoeyStarr : « Au cinéma, j’exige d’être dirigé ! »

Concerts anniversaire de NTM, première couverture mâle de Playboy mais aussi une pièce de théâtre Eloquence à l’Assemblée, JoeyStarr est encore là, et sur tous les fronts. SEE l’avait rencontré en novembre 2012 lors de la sortie de Max de Stéphanie Murat, pour un grand entretien resté inédit. Le cinéma, le rap et la promo, ses partenaires et ses envies, Frédéric Beigbeder et Gérard Depardieu mais aussi le regard de ses enfants sur son parcours, le Jaguarr nous avait répondu en toute franchise, dévoilant l’homme subtil et touchant derrière le brut de décoffrage. SPEAK !

Propos recueillis par Mathias Lebœuf

On se rencontre après une journée de press junket. Ça ne te gave pas un peu cet exercice de promo, toujours un peu lisse?
J’ai envie de te dire que j’arrive de la musique et que forcément, quand on a l’aura qu’avait NTM, t’arrives à te taper quatorze à quinze interviews par jour. Effectivement, c’est pas ce qu’on fait de mieux. Surtout que j’ai aussi un peu cette même sensation que dans la musique. C’est-à-dire que pour NTM, il y avait les paroles, la musique et le livret où tout était écrit au cas où, parce qu’on avait envie que tout le monde comprenne et sache ce qu’on raconte. Et donc t’es obligé à un moment donné d’inventer un discours, un argumentaire de vente. Et là, c’est un peu pareil…

La promo ciné n’est pas plus formatée?
Si. Tu as complètement raison. Surtout que là (avec le film Max, ndlr), on a une histoire très simple, très claire, limpide : trois personnages un peu paumés autour d’une petite fille… Alors après on va parler de Mathilde qui a dit ci, est-ce qu’on s’entend bien ?, etc. Bah ouais on s’entend bien, qu’est ce que tu veux que je te dise ? De toute façon, vu comment on est l’un et l’autre, si on ne s’entendait pas ça se verrait de suite. Mais oui, c’est plus formaté que la musique.

À cause des enjeux financiers? De la production?
Ça, je m’en bats les couilles. Je suis pas comptable de tout ça. En fait, je commence à comprendre le fonctionnement du truc. Au début quand ils ont commencé à projeter le film à quelques journalistes, tout le monde s’accordait pour dire que c’était de la merde. ET puis d’un seul coup, on sait pas si une personne a trouvé ça bien, mais tout le monde a trouvé ça génial. Au départ, les gens s’attendaient à un film où Mathilde Seigner et moi allions être dans la confrontation, les deux grandes gueules… Mais on est censés être des comédiens, au service d’une histoire. C’est pas un biopic.

C’est un film assez étonnant effectivement. Sur le papier on se dit ok, ils vont nous faire le coup de JoeyStarr papa gâteau. Le premier quart d’heure, bingo on y est. Puis on est pris par le film parce que tout est moche sauf les gens. C’est une comédie romantique mais aussi un film social
Oui, c’est un film à caractère social bien ancré…

Est-ce qu’aujourd’hui on peut dire que ta principale activité, c’est d’être acteur? Est-ce que le Jaguarr a disparu définitivement au profit du caméléon?
Non puisque je suis en train de préparer un album en ce moment. Comme dirait un mec qui est au cœur de la promo du film qu’on a fait ensemble qui va sortir prochainement, Gérard Depardieu : « Ça rend con tout ça. » Heureusement, moi j’ai la musique. Ce qui rend con c’est ce truc d’assistanat et de flatterie toute la journée : « T’as soif ? T’as ci ? T’as ça ? » Moi, dans mon monde, ça n’existe pas ça.

“Mon film culte c’est Un Singe en hiver. Et c’est ce cinéma-là que j’aimerais faire. À l’ancienne.”

un singe en hiver d’henri verneuil, 1962, 

Est-ce qu’on peut vite se transformer en grosse mémé?
Quand tu pars cinquante jours et que tu reviens chez toi, tu sais plus où sont les fourchettes, tu deviens limite agoraphobe… C’est quand même quelque chose qui prend beaucoup d’énergie. Enfin, c’est pas de la branlette de dire qu’une fois de « retour à la vie civile », t’as toujours un petit moment de réadaptation. T’as vécu dans un hôtel. Le matin tu te lèves, tu vas tourner. T’as la tête dans le guidon. Le soir, t’apprends ton texte pour le lendemain. Tu réponds plus au téléphone… il y a une sorte de coupure. Plus ces gens qui, toute la journée, quand tu leur demandes : « j’ai une tache sur la gueule là ? », te répondent : « ah non pas du tout, t’es génial »… Tout ce que j’adore quoi.

Entre le rap et le ciné, c’est donc un peu le choc des mondes…
Oui. C’est deux univers qui fonctionnent de façon assez différentes mais j’ai la chance d’être sur des projets où j’ai tourné avec Depardieu, Marielle, Mathilde (Seigner, ndlr)… Des gens avec qui, à chaque fois, c’est de l’ordre de l’aventure. C’est ce qui sauve tout ça. Il y a quand même quelque chose, à un moment donné, qui ne se raconte pas et qui se palpe. Et c’est ça qui me fait vibrer.

Tu as commencé à faire du cinéma, il y a pas mal de temps puisque tu as débuté en 2000 avec des petites apparitions ou des petits rôles dans des films de potes. On a l’impression que tu y as été très progressivement. C’était pour tester le truc?
Au départ on me convoquait et j’y allais sans prétention. Je trouvais ça drôle. Quand on a fait Le Bal des actrices (2007), Maïwenn m’a proposé de faire paroles et musiques pour Charlotte Rampling. J’étais flatté parce que c’est la première fois qu’on me proposait ça. La fois d’après, elle est venue me chercher au parloir. J’étais en prison et elle m’a proposé Polisse.

“Pour moi, faire du cinéma c’est avant tout quelque chose que je vais lire, tout en sachant que la lecture d’un scénario n’est pas une science exacte, et où je m’imagine sans m’y voir”

Selon toi, ton premier vrai film c’est Le Bal des actrices? Même si tu y jouais ton propre rôle
Ouais… Ça s’est fait de fil en aiguille. Je suis pas carriériste, c’est quelque chose qui va à l’encontre de mon caractère. Je ne me projette pas. Ça m’intéresse ou je trouve ça drôle, j’y vais. Par exemple, là, on me propose un truc (Do not disturb, ndlr) avec Yvan Attal que j’adore. L’histoire est bien : je fonce tête baissée. Ça reste un truc très intuitif et c’est ce qui me plaît. Tout à l’heure on m’a demandé de choisir une famille de cinéma… mais je m’en bats les couilles !

Autant le rap marche par possy et par crew…
Dans le rap j’ai toujours travaillé avec mes gens. Le mec avec qui je vais faire un album en duo (Caribbean dandee avec Nathy Boss) est avec moi depuis qu’il a 6 ans ! Alors, il y a sûrement des familles de cinéma mais moi j’ai déjà des amis et une famille (rires). Ce qui m’intéresse c’est qu’on me propose quelque chose qui va me surprendre, me toucher. Alors oui, j’ai une famille de cinéma mais ils sont tous morts : Blier, Ventura, Gabin… et Belmondo qui n’est pas mort lui. J’adore ce cinéma. Mon film culte c’est Un Singe en hiver. Et c’est ce cinéma-là que j’aimerai faire. À l’ancienne. Comme avec Max de Stéphanie Murat (2012) et Une autre vie d’Emmanuel Mouret. Deux films où il y a un côté artisanal. Sur le film de Mouret on était quatorze, techniciens compris ! T’as l’impression de tourner un court-métrage sri-lankais durant un mois et demi. Mais le mec sait ce qu’il veut et ne perd jamais son truc.

Comment tu choisis tes rôles? On a quand même l’impression que tout est minutieusement étudié. T’es jamais là où on t’attend, avec des contre-emplois, des contre-pieds, des films beaucoup plus nuancés que ton image…
J’ai envie de faire du cinéma. La réponse, elle n’est pas ailleurs. Et pour moi, faire du cinéma c’est avant tout quelque chose que je vais lire, tout en sachant que la lecture d’un scénario n’est pas une science exacte, et où je m’imagine sans m’y voir. Avoir un flingue dans les mains, courir après quelqu’un et bim bam bam boum, j’aime le genre mais j’ai compris que c’était chiant à faire. Et je réitère : quand je regarde Un singe en hiver, je me dis waouh ! C’est très écrit. Et tu as deux golgoths devant la caméra, plus ce truc sur l’alcoolisme, sur le voyage…

Est-ce que tu participes de temps en temps à l’écriture des textes?
Non. Mais en général, je fais mon possible au bout de deux jours, pour gagner ma carte impro. Soit dans la posture, soit dans les dialogues. Mais je ne cherche pas à être un électron libre. J’exige d’être dirigé.

avec maïwenn et nicolas ducvauchelle dans polisse, 2011 © Mars Distribution

Quand tu fais de la musique, t’es le boss. Tu diriges tout. En revanche, quand tu fais un film, tu maîtrises pas le résultat final. Comment tu vis ça?
Tout réside dans la confiance que tu portes au metteur en scène et dans la façon dont les choses vont se dérouler. Même s’il faut aussi savoir ne pas tomber dans le travers de tout accorder à l’ambiance. J’ai aussi appris qu’on peut faire un bon film dans une ambiance de merde… et puis le jour où il y a une récompense à recevoir, on t’appelle même pas.

Dans ta filmo, il y a pas mal de comédies alors qu’on pourrait t’attendre dans des films plus durs. À quoi cela correspond?
J’ai eu des moments de cinéma qui m’ont donné envie de faire de la comédie. Et j’aime la comédie.

La comédie, c’est ce qui risquait le plus d’écorner ton image
Tu sais, le capital sympathie, j’en ai un peu rien à foutre. Alors oui, y a beaucoup de zenzymes qui viennent et me disent « Ouais, c’est quoi ce film ? » ou bien « Ooooh t’as déconné ! Comment t’es mort dans Mafiosa ! Une balle dans la tête ! » Un jour, un mec s’est mis en voiture devant moi pour me dire ça ! Qu’est-ce que tu veux répondre à ça ? En musique comme en cinéma, j’ai toujours fait les choses pour moi. Dans ma vie d’homme, j’ai appris que mon plus grand luxe, c’est d’abord de me contenter moi. Je me fous du paraître et de ce que l’autre va en penser.

Moi je vis pas dans l’œil de l’autre, donc j’en ai rien a foutre. Ma réponse à tout ça c’est: excuse-moi, mais le film me plaît, et ça me plaît d’y être.”

Même quand Beigbeder te propose de jouer un homo dans L’Amour dure 3 ans?
Ah il est pas homo, c’est de l’entraide ! (Rires) Je vais te raconter un truc. Premier jour, première scène. On commence par ça (une scène de baiser entre mecs, ndlr). Je sentais qu’il voulait savoir comment j’allais « répondre » car c’était pas écrit au départ ! Un matin j’allais faire mon marché et on m’appelle pour me dire : « Il y a un petit problème, ils ont changé un truc dans le scénar. Tu emballes le mec. » J’ai répondu : « Écoute, c’est un peu tôt là, tu me rappelles tout à l’heure pour raconter des conneries. » Quelques mois plus tard, j’étais à nouveau au marché, Fred m’appelle et me dit : « Je t aime, t’es nominé au Césars. » Je raccroche en lui disant : « Tu me fais chier. » Il rappelle pour me dire : « Je suis ultra sérieux. » L’anecdote, c’est que la scène se tourne devant un pareterre de figurants. Dont une connasse. Une renoi genre cagolle qui vient me voir et me dit : « Oh JoeyStarr, ça te dérange pas d’être rappeur et de jouer le rôle d’un pédé ? » J’allais lui répondre : « Tu sais c’est une histoire… » et je lui ai dit : « Marche tout droit par là bas pour m’éviter. » Donc le rappel, il est constant.

Le milieu du rap, qui est globalement homophobe, il réagit comment?
Le milieu du rap va pas voir L’Amour dure 3 ans

Ok, mais y a des extraits. On fait attention à ce que tu fais. Lord Kossity, par exemple est emmerdé avec une espèce de rumeur à ce sujet non?
Ouais, mais tu sais comment ça fonctionne : à partir du moment où tu « focus » dessus, t’es mort. J’adore Thierry (Lord Kossity, ndlr) mais il a deux ou trois lobes congelés. Moi je vis pas dans l’œil de l’autre, donc j’en ai rien a foutre. Ma réponse à tout ça c’est: excuse-moi, mais le film me plaît, et ça me plaît d’y être.

La rencontre avec Beigbeder, ça c’est passé comment?
Je le connaissais pas du tout mais j’ai toujours été curieux à l’égard de Fred. C’est le genre de mec dont t’as envie de savoir qui il est. Surtout quand tu le rencontres souvent dans les toilettes de plein d’endroits en train de faire n’importe quoi, en te faisant des blagues de merde. Et c’est lui qui est venu vers moi pour me proposer le rôle.

avec maïwenn dans le bal des actrices, 2007 © SND

T’as évoqué les nominations aux Césars. Tu as aussi eu le prix Patrictk Dewaere, ça fait quoi? Tu t’en cognes aussi?
Ah ouais, je suis prix Patrick Dewaere 2012, c’est vrai ! Déjà, ne pas avoir eu de César, je m’en cague. Avoir été nominé c’est juste incroyable. Tu sais, dans la musique je n’ai jamais reçu aucun prix de quoi que ce soit non plus. Je suis pour le précepte de Coluche qui disait : « C’est pas une compétition, donc la médaille en chocolat est un peu superflue à la fin. Après, quand tu vas à Cannes avec un film qui prend le prix du Jury et te dire qu’il y a un mec qui s’appelle Robert De Niro qui a vu un de mes films…

C’est un rêve de gosse qui se réalise?
Non, parce que gosse je n’avais pas de rêve de notoriété. Gamin, je voulais être Serpico, être détective et vivre dans une chambre avec un mainate. Le cinéma me faisait fantasmer devant l’écran mais je ne me voyais pas là dedans. J’ai pas postulé pour faire de la musique ou du cinéma. Lors de notre premier chèque d’une maison de disques avec Bruno (Kool Shen ndlr), moi je me suis barré. J’avais l’impression d’avoir pris une carotte.

Puisque tu parles de Bruno, qui se prépare à jouer le rôle de Christophe Rocancourt sous la direction de Catherine Breillat, est-ce que tu as un conseil à lui donner?
Catherine Breillat me fait pas bander. Et Rocancourt, c’est personne pour moi. C’est de l’ordre du mythe. Alors, c’est vrai que c’est avec ce genre de truc qu’on peut faire de belle histoires. Sinon, je me rappelle d’une époque où Bruno se vantait de ne pas aller au cinéma et de ne pas manger de chewing-gum… (Rires)

“Depardieu est un zeppelin. Ce qui m’a plu, c’est que « malgré » tout ce qu’il est, le mec n’est jamais en représentation. J’adore les gens comme ça. Il est. Il est ce qu’il fait. Il fait jamais semblant.

Est ce qu’on verra un jour JoeyStarr devenir producteur ou réalisateur?
Trop Feignant. Pour le moment je suis bien dans ce que je fais. J’ai un petit frère qui est metteur en scène et qui passe son temps à me prendre la tête pour qu’on écrive des trucs ensembles. À chaque fois qu’il vient chez moi pour écrire, on finit par se bourrer la gueule et on fait rien. J’ai réalisé quelques clips mais j’ai pas un engouement spécial pour ça. Être acteur, ça demande déjà pas mal de don de soi.

Sur les films que tu as tourné, lequel te ressemble le plus? Est-ce que tu te reconnais dans les films que tu tournesd’ailleurs ?
Polisse. Pour le coté Don Quichotte : tu ne sais pas faire autrement que de dire ou de faire, mais en face, ça répond pas. Tu as beau gesticuler, le monde continuera à tourner comme il est. Ce que je trouve être une posture très courageuse, surtout quand on en est conscient. Ce personnage de Fred, je le trouve beau, haut en couleur, écorché à souhait et pour toutes ces raisons, très noble. Pas toujours très classe, mais noble, intègre, humain.

Quand tu parles, du coté Don Quichotte du personnage, est ce que cela peut s’appliquer aux films aussi? Est-ce qu’un film peut changer quelque chose?
Je pense qu’un film a pour vocation de faire vibrer, d’ouvrir mais faut arrêter la vaisselle de poche : la première vocation d’un film c’est de passer un bon moment. Alors, bien sûr, quand on tourne, on a cette sincérité qui nous pousse à croire que… Ce qui peut faire changer les choses, c’est quand il y a quelqu’un qui connaît bien son sujet et qui « milite » derrière.

Est-ce que tu trouves que le cinéma est un milieu bourge, coupé de territoires un peu violents?
Oui, quand tu vois les raccourcis pris par les réalisateurs. Sur Polisse, de temps en temps Maiwenn « m’expliquait » des trucs. Avec les deux consultants condés qui étaient là, on disait rien mais on souriait doucement.

Et là tu dis rien?
On était dans un contexte personnel très difficile. Donc à un moment donné, t’as plus envie qu’on te fasse chier. Le tout c’est de faire abstraction de tout ça quand c’est à toi. Et être vrai. Mais pour te répondre : à mon niveau, un film comme Polisse a changé la perception que les flics avaient de moi. Il y pas longtemps, j’étais bourré à 4 h du matin, avec des gonzesses, musique à fond, je coupe une ligne blanche. En plus j’avais des lunettes noires. Les mecs me serrent et je leur fais : « Je suis de la maison non ? » Et là, ils ont rigolé et m’ont dit « allez-y ». Et c’est arrivé deux ou trois fois !

J’aimerai qu’on parle de tes partenaires, à commencer par Gérard Depardieu…
Ça va être dur de parler des autres après ! Par où commencer ? La seule chose que j’ai envie de dire, c’est que j’ai rencontré un espèce de bordel, le genre de truc que t’entends gueuler dans les couloirs de l’hôtel et tu ne veux pas ouvrir la porte parce que tu sais qui est en train de gueuler. Sauf qu’à un moment donné tu ouvres quand même parce que tu te dis qu’il doit se passer quelque chose. Et là t’entends : « Aaaaaah mon Didier ! » et il rentre. En fait, il était en train de gueuler du Rimbaud dans les couloirs, en sueur comme s’il avait pris une douche habillé. Et tu comprends que le mec n’aime pas rester seul… Comment dire… Gérard est un zeppelin. Ce qui m’a plu, c’est que « malgré » tout ce qu’il est, le mec n’est jamais en représentation. J’adore les gens comme ça. Il est. Il est ce qu’il fait. Il fait jamais semblant. Alors des fois, c’en est un peu gênant.

avec gérard depardieu dans la marque des anges – miserere de Sylvain white, 2007 © Roger Do Minh

Il n’a aucun filtre?
Si tu veux, comme il dit dans Uranus, il a la « poésie organique ». J’ai du mal à en parler, parce que je l’ai trouvé drôle, touchant, même si je peux comprendre que ça puisse ne pas passer avec d’autres, surtout avec la gent féminine. Le gars, on sort du car-loge et il y a une meuf qui passe en faisant son jogging. Il lui dit : « Arrête de courir, tu vas te gercer la chatte » ! Et c’est comme ça toute la journée. Le mec est un puits sans fond. On arrive sur le perron de la mairie de Bruxelles pour tourner une scène. Il y a cinq ou six gusses qui sont en train de manifester, on ne sait pas pourquoi et qui nous empêchent de tourner. Et là tu te dis : « Attends quand l’autre va arriver », tu sais déjà… Tu sais pas comment, mais tu sais déjà ce qui va se passer. Et bingo !

Et il se passe quoi?
Eh bien, il y a un mec qui vient et pose la petite chaise de cinéma et un petit barnum pour une personne. Puis t’entends un mec en train de gueuler parce qu’il y cinq marches à monter. Il s’assied et selon sa phrase habituelle, il balance : « Bon, là je mouille, et quand je mouille j’aime bien me faire baiser, alors on tourne oui ou merde? » On lui explique qu’on peut pas tourner à cause des mecs qui manifestent. Et là Gérard dit « passez moi un mégaphone », mais tu sais qu’il aurait pu demander un char d’assaut, un perroquet, un paquebot… On lui apporte un mégaphone. Il prend le truc, se lève sur le perron et se met à chanterun truc obscène que je ne peux même pas répéter. Voila, Gérard, c’est ça. Y a jamais de problème. Y a un truc qui grince. Il arrive et ça ne va plus grincer d’un seul coup. Au départ t’as l’impression que le mec s’en fout. Mais en fait, il a le truc dans la viande. Par exemple, il n’apprend pas son texte. Par contre, il est incollable sur le scénar. Il demande toujours sur quelle valeur de plan on est, pour pouvoir placer ses textes partout. C’est marrant. On est en train de jouer tous les deux, et t’as des bouts de papiers partout avec ses répliques. C’est un golgoth.

Tu apprends des trucs avec un mec comme ça? Il t’aide? Il transmet des techniques, des ficelles?
Deux ou trois fois, il m’a dit des trucs. Mais sur des scènes de connard, du genre tu dois taper à la porte : « Tiens, je t’apporte un café » ou « Comment tu sais que j’habite là ?» J’ai une phrase à dire, j’ai pas d’appui de jeu. Il sent immédiatement que ça frotte un peu et te dit d’une manière très humble : « Joue pas, arrête de réfléchir, envoie le truc. » C’est juste une petite phrase mais ça va fonctionner quand tu ne sais pas comment faire. Et il a toujours été d’une immense bienveillance avec moi.

Sur Max, tu as tourné avec Jean-Pierre Marielle…
Pas du tout la même chose qu’avec Gérard, mais le parallèle c’est que tu es tout le temps en train de faire du cinéma, ça ne s’arrête jamais. Il est là, ça joue. Et il fait partie des derniers mythes. Je me dis, putain j’ai joué avec Jean-Pierre Marielle. Et lui aussi est un mec ultra-touchant.

Et avec Mathilde Seigner?
On s’est rencontrés, ça s’est fait tout de suite.

C’est de la com?
Ah non ! Je vais te dire : elle m’a foutu une baffe à notre premier rendez-vous. Elle avait un gnon et m’a demandé si elle en avait pour longtemps. J’ai appuyé dessus et elle m’a giflé. Je lui ai dit : « Ben tu commences bien dis donc. » Entre Marielle, Mathilde et moi, on est des supertankers, ça aide.

“Aller vendre un film merdique, ça m’est pas encore arrivé. Ça doit être dur. Toute la magie du truc, c’est de se dire : on verra quand ça arrivera ! Le pire, c’est de se prendre la tête avec le réalisateur et que le film soit pourri.

Quel est le partenaire qui t’a le plus marqué?
C’est Gégé ! J’ai passé trente jours avec lui non stop, jour et nuit. Le mec frappe, et tu veux pas ouvrir la porte. À un moment tu lui dis : « Il faut que t’arrêtes là, tu vas trop loin, c’est pas possible.» Gérard, c’est no limit. On a un peu le même caractère. Moi aussi je suis tout le temps en train de gueuler et de me plaindre. C’est le genre de nature qui a horreur du vide.

T’es proche de Besancenot, avec Gérard vous discutez politique un peu?
(Rires) Quand j’ai rencontré Gérard, je lui ai demandé ce qu’il avait été foutre dans le meeting de Sarkozy. Il me répond, en mode confession, que ses parents ne savaient ni lire ni écrire et qu’il s’en foutait de la politique mais que Sarkozy l’avait arrangé sur les impôts… Je l’écoute. Ok. Puis peu de temps après je tombe sur lui à la télé en train de dire exactement la même chose. Il est gonflé quand même ! Gérard, il est capable de tout pour rien.

Aujourd’hui, JoeyStarr acteur fait l’unanimité alors que le rappeur divisait. C’est possible parce que toi tu as changé?
Forcément j’ai vieilli, donc il y a une chimie de maturité qui s’opère même si je m’en rend pas compte. Il y a une chose qui n’a pas changé, c’est que le capital sympathie j’en ai strictement rien à foutre. Tu vois, la mauvaise humeur chez moi est un sport. Quand je sors dans la rue, les gens me disent « On pourrait avoir… » Non merci, madame. Je suis pas un cadeau bonux.

Justement, avec le cinéma, est-ce que les gens n’ont pas l’impression que tu leurs appartiens un peu?
Si… Carrément ! Mais je refuse. Ça me casse les couilles. T’imagines, les gens me suivent dans la rue ! Je m’arrête et je leur dit « Il t’arrive quoi là ? » Quand on a fait Les Seigneurs je voyais Gad Elmaleh ou José Garcia ne jamais dire non. Moi, je dis non. Tu m’envoies ton gosse, je te dis : « Mais fous-lui la paix ! Il sait même pas qui je suis ! » C’est comme ça que les gens éduquent leurs enfants ? Mes fils grandissent et mon plus grand, passe son temps à me dire « Mais papa, tu sais, il fait ça parce qu’il aime ton travail. »

Puisque tu parles de tes fils, quel regard portent-ils sur leur père acteur?
Ils sont très intimidés. Déjà, avec la musique, ils sont en transe quand ils viennent me voir en concert. Je suis le papa Boum Boum. C’est étrange, mais pour eux c’est normal de me voir à la télé. Donc on en parle très peu. Ils ont adoré Les Seigneurs parce que Omar Sy est leur oncle ! Après, je les emmène au foot tous les mercredi, je fais des trucs avec eux. J’essaye d’installer un climat normal. Ça me fait toujours un peu peur ce principe de « fils de ». Mais je ne sais pas quel rapport ils ont avec leurs amis à ce sujet par exemple. C’est là qu’il faudrait être pour savoir. Le plus grand était dans une école publique dans le centre de Paris, et il a eu le malheur de dire que son père c’est JoeyStarr. Les gamins se sont foutu de sa gueule et ils lui ont dit : « Si ton père c’était JoeyStarr, tu serais pas ici à l’école. » Ça lui a fait très mal, du coup j’ai du y aller une fois avec lui. Je trouve ça hyper-important qu’ils soient fiers de moi, même si de temps en temps tu repasses par la casse « Départ ».

Quand tu fais de la promo tu te déplaces en France et tu rencontres un public nouveau. C’est un plaisir de rencontrer cette France-là?
Le plaisir, ce n’est pas de rencontrer des gens. C’est de défendre ce qu’on a fait.

Et si tu n’es pas content du résultat?
On va dire que ce n’est pas encore arrivé… Bon… Les Seigneurs est un film qui est… ce qu’il est. Mais il y avait Ramzy Bedia. Donc j’y suis allé. Tu pars deux jours en promo avec Bédia, tu reviens épuisé tellement il est con ! Mais aller vendre un film merdique, ça m’est pas encore arrivé. Ça doit être dur. Toute la magie du truc, c’est de se dire : on verra quand ça arrivera ! Le pire, c’est de se prendre la tête avec le réalisateur et que le film soit pourri. Là t’as des envie de pugilat. Mais globalement, je suis très motivé parce que j’ai cette sensation de recommencer un truc à l’age de 45 ans. Un truc assez intéressant à pas mal de niveaux : tu voyages sur place, tu voyages vraiment, tu fais des super rencontres, tu racontes des belles histoires… y a pire.

Y a des gens avec qui tu as envie de tourner?
Avec Abkarian ou Attal. C’est ma came. Blier aussi. Mais il y en a plein d’autres. J’adorerais tourner avec Cluzet, c’est un bestiau ! Après, l’essentiel c’est quand même l’histoire.

Et des gens avec qui tu n’as pas du tout envie de tourner?
Ouais, y en a…

Beaucoup?
Ah bah, oui. Il y en a. Il y a des gens, ou des familles qui ne me parlent pas. Déjà cette idée de famille et de film de potes, c’est pas mon truc. Va filmer tes doigts de pied en vacances et laisse nous tranquille !

Dernière question, tu vas faire les Grosses Têtes de Bouvard?
Ça s’appelle de la promo, mon pote.

Ça te fait plaisir?
Tu te fous de ma gueule ou quoi ?

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