Entretien avec Mamoru Hosoda, réalisateur du splendide Belle

PHOTO DE COUVERTURE © GREGORY MAROUZE

See Mag a rencontré l’un des génies du cinéma d’animation : Mamoru Hosoda. Après La Traversée du temps (2006), Summer Wars (2009), Les Enfants Loups, Ame & Yuki (2012), Le Garçon et la Bête (2015), Miraï, ma petite soeur (2018), Hosoda livre un nouveau chef-d’œuvre avec Belle (sortie le 29 décembre), variation de La Belle et la Bête, à l’heure des mondes virtuels et des réseaux sociaux. Entretien avec un artiste humaniste !

Par Grégory Marouzé

Comment est née l’idée d’une variation moderne de La Belle et la Bête, à l’heure des réseaux sociaux, et des univers virtuels ?  
Cette histoire de La Belle et la Bête, qui date du XVIIIème siècle, fut adaptée à plusieurs reprises au cinéma. D’abord par Jean Cocteau, en 1946, puis, notamment, par les Studios Disney, en 1991. Je voulais absolument créer ma propre version de La Belle et la Bête, mais dans notre contexte actuel.

« C’est là que j’ai eu l’idée de montrer ce double-visage que nous avons tous. Celui que nous montrons dans la vie réelle, et celui que nous présentons dans les univers virtuels et d’internet. »

En fait, ce que j’aime le plus dans l’histoire originale, c’est le double-visage de la bête, avec son physique très violent, et une intériorité très douce. Cette dualité m’intéressait beaucoup. Je me suis donc demandé quelle en serait l’équivalent aujourd’hui. C’est là que j’ai eu l’idée de montrer ce double-visage que nous avons tous. Celui que nous montrons dans la vie réelle, et celui que nous présentons dans les univers virtuels et d’internet. C’est ainsi que m’est apparue l’idée de raconter La Belle et la Bête dans ce contexte actuel. 

Tout le monde possède son avatar dans l’univers de U. Or, quand Belle dévoile sa véritable identité, son vrai physique, des jeunes filles déçues, prononcent cette sentence “C’est une jeune fille banale”. Alors qu’elles utilisent des avatars, et qu’elles sont, d’une certaine façon, (et elles le savent) des jeunes filles “banales”, elles aussi. Était-ce une façon de dénoncer la course aux physiques parfaits, retouchés avec Photoshop ? Votre but était-il de nous dire “acceptez-vous tels que vous êtes” ? 
C’est tout à fait ça ! Il y a beaucoup de dangers dans le monde d’internet. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de jeunes filles et de garçons, essaient de se montrer plus beaux qu’ils ne sont. Par exemple, beaucoup de jeunes filles retouchent leurs photos pour se montrer beaucoup plus minces qu’elles ne le sont dans la réalité. Et à cause de ces photos, d’autres perdent énormément de poids.

« Dans mon film, à un moment donné, l’héroïne se dévoile, montre sa propre identité, dans ce monde où les gens connaissent les autres sous anonymat. »

On trouve le problème de l’anorexie dans le monde entier. En plus, c’est très marquant au Japon, plus on utilise les réseaux sociaux pour être en relation avec les autres, plus on se sent, paradoxalement, de plus en plus seul.

Dans mon film, à un moment donné, l’héroïne se dévoile, montre sa propre identité, dans ce monde où les gens connaissent les autres sous anonymat. Ce qu’elle fait, dévoiler sa véritable identité, c’est un acte suicidaire. C’est un acte de courage ! Finalement, en osant le faire, elle encourage les autres jeunes filles qui sont aussi mal dans leur peau. Cette séquence est très importante pour moi. J’espère qu’elle donne l’occasion de réfléchir sur certaines dérives dues aux réseaux sociaux. 

Dans Belle, il y a de superbes chansons qui abordent des thèmes tragiques, ou plus heureux. Peut-on considérer votre film comme une comédie musicale? 
Idéalement, j’aurais adoré faire une vraie comédie musicale. C’est-à-dire, faire un film entièrement musical. Néanmoins, la musique occupe une place centrale dans Belle. Certains pensent que le film raconte l’histoire d’une adolescente qui réussit comme chanteuse dans le monde de U. Mais pour moi, c’est le trajet d’une jeune fille mal dans sa peau, qui est libérée de toutes ses souffrances. Cette envie d’atteindre la liberté est exprimée à travers la musique.

La musique tient une place prépondérante dans mon film, oui ! Aux Etats-Unis, le pays des comédies musicales, ils ont ce savoir-faire ! Dès que les producteurs, ou le réalisateur, ont un projet de comédie musicale, ils appellent auteurs et compositeurs de chansons, choisissent les meilleures et commencent la production.

« Une fois le story-board terminé, j’ai enfin trouvé non pas un, mais quatre compositeurs ! Trois japonais et un suédois. »

J’ai l’impression qu’ils font des comédies musicales de façon aussi naturelle qu’ils respirent. Au Japon, nous n’avons pas cette culture, donc on ne peut pas procéder de la même manière. Pour Belle, je voulais pratiquer de la même façon que les américains : j’ai écrit le scénario et j’ai contacté les musiciens. Mais j’avais tellement de mal à trouver les musiciens, que j’ai commencé à écrire le story-board.

Durant toute son écriture, je n’ai pas réussi à trouver les musiciens. Une fois le story-board terminé, j’ai enfin trouvé non pas un, mais quatre compositeurs ! Trois japonais et un suédois. Ces compositeurs voulaient justement travailler en collaboration avec d’autres. Pour montrer l’universalité, le côté global de U, ils voulaient être plusieurs. Je suis très satisfait du résultat ! 

Visuels : © 2021 Studio Chizu / Wild Bunch Distribution 

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