Andreas Horvath : « C’est assez confortable de tourner aux Etats-Unis »

Photo de couverture © marie olivier

Photographe de renom, documentariste, l’autrichien Andreas Horvath signe avec Lillian – en salles le 11 décembre – son premier long-métrage de fiction. Inspiré d’une histoire vraie – la tentative désespérée d’une femme russe, partie d’Amérique, pour rejoindre son pays à pied -, le film se révèle une fresque impressionnante, panthéiste et mutique.

Propos recueillis par Jean-Pascal Grosso

Qu’est-ce qui vous attire tant dans l’Amérique profonde ? Elle était déjà au centre de vos premiers travaux photographiques et de votre documentaire This ain’t no Heartland (2004)…
Parce que beaucoup de gens en Amérique rurale ont fait le choix d’une vie isolée et recluse. Visiter ces endroits vous donne parfois l’impression d’un voyage dans le temps. Lillian a l’air d’une étrangère pour ces gens mais ils doivent aussi avoir l’air d’étrangers pour elle.

« Etre filmé semble quelque chose de naturel pour les Américains »

Le plus compliqué dans le fait de tourner aux Etats-Unis ?
Difficile à dire. En fait, je trouve assez confortable de tourner aux États-Unis. Les gens y sont si amicaux et serviables. Ils sont aussi très sûrs d’eux. Être filmé semble quelque chose de naturel pour les Américains ou, du moins, ils me paraissent très naturels devant une caméra. Surtout dans l’Ouest, quand vous filmez dans des zones rurales, loin des grandes villes, les gens sont très détendus et vous avez moins affaire aux permis et aux règlements. New York est différent à cet égard. S’il y a eu difficulté, elle fut plus spécifique : comme nous voyagions sans cesse, sans savoir ce qui nous attendait encore, il n’était pas facile de garder à l’esprit le développement de l’histoire principale. Comment les nouveaux épisodes s’adapteraient-ils à l’arc dramaturgique…

Où avez-vous trouvé votre comédienne principale Patrycja Planik ?
Le casting aura duré plus d’un an. Nous placions des annonces dans les journaux, les magazines, sur les plateformes de réseaux sociaux. Le producteur et moi voulions une non-actrice pour le rôle de Lillian. Mais, évidemment, de nombreuses actrices professionnelles nous ont aussi contactés. À un moment, l’assistante du directeur de casting m’a signalé que j’avais déjà regardé plus de 700 postulantes. En vain. Et puis, Patrycja, qui n’avait jamais joué auparavant, a été découverte par hasard dans un pub à Varsovie.

« J’ai pensé que ce serait une belle parenthèse de commencer dans un studio de porno sombre à New York et finir avec une société indigène des rives ouvertes du détroit de Béring. »

Pourquoi cette allusion à la pornographie à l’ouverture de Lillian ?
La pornographie est un phénomène de société capitaliste : vous payez pour regarder les gens faire l’amour (ou les gens font l’amour pour de l’argent). Lillian se termine avec des chasseurs de baleines indigènes en Sibérie. Ils chassent et vivent de la mer comme ils le font depuis des milliers d’années. Quand ils amènent la baleine sur la côte, tous les villageois se rassemblent et prennent autant de viande qu’ils veulent ou dont ils ont besoin pour leur propre consommation. Il n’y a pas d’échange d’argent pour cela. C’est encore une société très primordiale et archaïque.

J’ai pensé que ce serait une belle parenthèse de commencer dans un studio de porno sombre à New York et finir avec une société indigène des superbes rives ouvertes du détroit de Béring. Ce contraste donne un cadre au film et fait paraître le voyage de Lillian encore plus grand, presque spirituel. En plus, j’avais besoin d’un mobile assez fort pour que Lillian abandonne tout et s’enfuie. Nous ne savons pas ce qu’elle a fait avant et comment elle en est arrivée là, mais nous savons qu’elle n’a jamais fait de porno. Il est donc facile d’imaginer que sa visite au studio avec ces images à l’écran a eu un effet presque traumatique sur elle.

Lillian qui urine devant le Mont Rushmore, le symbole est fort…
Oui. Il y a beaucoup de symbolisme dans Lillian pour quiconque veut le voir. Vous pouvez également considérer le film comme une description laconique de choses très banales. Le saumon qu’elle mange est un exemple similaire. Dans l’histoire, elle a simplement besoin de se nourrir. Mais le saumon qui nage vers l’amont, jusqu’à son lieu de naissance sur des milliers de kilomètres après une vie dans l’océan, rappelle le voyage de Lillian à la maison.

« La première d’un film à Cannes reste un exercice difficile. »

Quel souvenir gardez-vous de la présentation de Lillian à Cannes, à La Quinzaine des réalisateurs, en mai dernier ?
Outre la joie de partager le film avec un public pour la première fois – surtout après un si long processus de création -, la première d’un film à Cannes reste un exercice difficile. La promotion du film, avec toutes les interviews, ne laisse pas beaucoup de temps pour faire autre chose. Mais je me souviens combien j’étais heureux quand j’ai réalisé à quel point le public comprenait et appréciait Lillian.

A Cannes, des critiques se sont plaints : on ne voyait pas d’Afro-Américains dans le film…
C’est la première fois que j’entends ça. Il y aura toujours des gens qui regarderont tout en fonction de leur vision étroite du monde ou de la façon dont ils voudraient voir le monde. Si je fais un film sur les Afro-Américains aux États-Unis, je suis prêt à participer à cette discussion. Mais mon Lillian raconte l’histoire d’une femme russe à New York qui décide de retourner en Russie à pied. Dans la plupart des États où nous avons voyagé, les Afro-Américains ne constituaient pas un groupe important sur le plan démographique. Nous avons tourné de grandes scènes avec des Afro-Américains à New York et à Cleveland. Finalement, comme tant d’autres scènes, nous ne les avons pas gardés, principalement pour des raisons dramaturgiques. Quand je monte un film, je prends beaucoup de choses en compte. Mais jamais les données démographiques.

Avez-vous vous-même jamais ressenti le désir de disparaître ?
Je pense qu’en ce sens, le film est plus autobiographique qu’il n’y paraît. Dans les années 1970, le réalisateur Werner Herzog a marché de Munich à Paris, espérant ainsi éviter la mort de son amie et critique de cinéma Lotte Eisner. Son récit de ce voyage m’a laissé une grande impression il y a de nombreuses années.

 « Entre chaque tournage, Patrycja et moi faisions des recherches et des repérages. Nous avons fini par tourner de plus en plus par nous-mêmes. »

Vers la fin de son voyage, Lillian arrive sur le « Highway of Tears », une route où de nombreuses femmes ont disparu ou ont été retrouvées mortes dans d’atroces conditions. Connaissiez-vous ce lieu avant de débuter le tournage ?
Fondamentalement tous les endroits ont été découverts pendant le tournage, ainsi que le Higwhay of Tears. J’ai voyagé avec l’actrice de New York à l’Alaska pendant neuf mois. Nous avons eu sept blocs de tournage officiels de deux semaines chacun avec une équipe réduite. Pour ces blocs, trois autres personnes nous rejoignaient afin de nous aider. Entre chaque tournage, Patrycja et moi faisions des recherches et des repérages. Nous avons fini par tourner de plus en plus par nous-mêmes. Une demi-heure du film a ainsi été réalisée par Patrycja et moi. Nous étions aussi seuls quand nous avons tourné sur le Highway of Tears. Ce fut une expérience très sombre, extrêmement captivante. Surtout pour Patrycja qui en est sortie profondément émue.

La b.o. du film est particulièrement soignée comme pour palier à la rareté des dialogues. Parfois, on a l’impression d’entendre du John Barry, du Lalo Schifrin ou du Bernard Hermann…
C’est drôle : tous les compositeurs que vous mentionnez ont en effet été cruciaux pour la musique de Lillian. Lorsque nous traversions la Colombie-Britannique en voiture, nous écoutions sans cesse la musique de Lalo Schifrin pour La Peau de Liliana Cavani. Dans le Midwest, c’était plus Samuel Barber. J’aime beaucoup la musique que John Barry a faite pour Walkabout de Nicolas Roeg. Et en parlant de Bernard Herrmann, son utilisation des bois dans La Mort aux trousses a également été une inspiration. Il y a plusieurs allusions au film d’Hitchcock dans Lillian.

Oui, la musique est essentielle dans le film. Fondamentalement, il y a une dichotomie de thèmes entre protagoniste et antagoniste. Lillian est la protagoniste. Ses thèmes sont plus légers en instrumentation, plus lyriques : cordes aiguës, bois et harpe. Ensuite, il y a l’antagoniste du film, le continent nord-américain. Ces thèmes sont plus sombres ; vous pouvez sentir la puissance de cette terre gigantesque et intemporelle. L’orchestration est donc plus riche : cordes graves, multiplication des cuivres. Le continent, que Lillian doit traverser, peut être dangereux, impressionnant, mais aussi magnifique. Et parfois les thèmes de Lillian et du continent se mélangent. Comme dans l’imagerie, ils fusionnent parfois.

à lire : notre chronique sur lillian

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