Jacques Weber : « Plus les rôles sont antagonistes, plus ils sont complexes, plus c’est excitant à jouer » 

Après deux longs-métrages remarqués, Irréprochables et L’Heure de la sortie, Sébastien Marnier revient avec un film étouffant, vénéneux, drôle : L’Origine du mal (sortie le 5 octobre). Porté par une distribution impressionnante (Laure Calamy, Jacques Weber, Doria Tillier, Suzanne Clément, Dominique Blanc…), L’Origine du mal nous plonge dans une grande famille bourgeoise névrosée, vivant dans une demeure monumentale et anxiogène. Le jeu de massacre, d’une grande maîtrise, est réjouissant. Entretien avec Sébastien Marnier et Jacques Weber

Entretien par Grégory Marouzé 

Sébastien, vous montez en puissance au niveau de la mise en scène, du travail sur la direction artistique, du budget, de la direction de comédiens. Vous avez une distribution impressionnante. Que vouliez-vous faire avec L’Origine du mal  ? On a l’impression que vous passez un cap et que vous vous rapprochez d’un cinéma d’angoisse qu’on ne sait plus forcément faire en France. 
Sébastien Marnier : Mais ça, je le prends plutôt comme un compliment. Mais alors c’est important cette question de budget, parce que non, on n’avait pas du tout un plus gros budget que pour le précédent. Voire un tout petit peu inférieur à L’Heure de la sortie. Ça m’importe beaucoup, parce que j’aime savoir comment sont fabriqués les films, combien ils coûtent. Quand vous dites qu’on ne voit pas forcément souvent ça en France, c’est peut-être aussi qu’il faut mettre l’argent au bon endroit.

« Je veux m’épanouir en créant un monde presque de A à Z, quand bien même il est ultra référencé de plein de réalisateurs et de films qui ont été importants pour moi. »

Tout l’argent qu’on avait pour le film, est mis dans la décoration, la musique, l’image, la machinerie. Peut-être que ce n’est pas toujours le cas. Comme le film est en partie un huis clos, il est quand même assez ambitieux en termes de découpage, de mise en scène. Je n’ai pas du tout pensé que j’avais passé un cap. On ne se pose pas du tout ces questions. J’ai tellement pris de plaisir à fabriquer cet univers-là. Je me posais des questions sur les deux premiers films, bien sûr.

Comment fuir le naturalisme du cinéma français par rapport à toute la cinéphilie que j’avais. Je veux m’épanouir en créant un monde presque de A à Z, quand bien même il est ultra référencé de plein de réalisateurs et de films qui ont été importants pour moi. Maintenant, je m’autorise à faire tout ce que j’ai envie de faire. Bizarrement, dans cette espèce de théâtralité, j’ai l’impression que ma mise en scène de cinéma ne pouvait que s’épanouir. 

Jacques Weber, vous avez le choix. Pourquoi avez-vous choisi ce film et le rôle de Serge ? 
Jacques Weber : Non non non, attendez. On va être très clair : je n’ai absolument aucune proposition. Ah, je peux expliquer, et je n’ai pas d’amertume, pas du tout. Je me suis demandé pourquoi. Et la réponse est très claire. À un moment donné dans ma vie, ma façon d’être, dans ma façon de sentir les choses, je n’étais pas un acteur “nu” comme le disait merveilleusement François Truffaut. J’avais fait le conservatoire. Et si on n’était pas acteur “nu”, à l’époque que j’ai traversée, c’est quelque chose qui ne collait pas avec le cinéma. On avait besoin d’acteurs comme Patrick Dewaere ou Gérard Depardieu.

Quand on parle du problème du choix, très souvent, les gens nous disent mais alors, qu’est-ce qui a fait que ? Mais c’est un curieux, j’ose le dire, hasard, sublime ! De ces heureux hasards qui viennent juste à point combler les exigences de l’âme. C’est pas moi, hein ! D’un seul coup, on reçoit un scénario. Mais comment juger un scénario ? C’est très dur de juger un scénario. Et puis après, il y a le metteur en scène, mais on connaît pas quelqu’un en 5 minutes. La première rencontre est totalement mystérieuse. On rencontre le type et puis il y a, j’appelle ça très bêtement, très connement, et je persiste et signe, des atomes crochus ou pas. On ne sait pas pourquoi.

« Quand j’essaie mes costumes et que je vois débarquer Dominique blanc, avec sa perruque blonde ou la petite Céleste Brunnquell que j’avais vu jouer dans En Thérapie, je me dis qu’il n’y plus de problème, c’est fini. On a une distribution de folie. »

En 1/4 d’heure, en 10, 20 minutes, une demi-heure, quelque chose fonctionne avec le metteur en scène, que vous ne connaissez pas du tout.  Il y a quelque chose qui se passe. Vous connaissez l’histoire ? “Croyez-vous au coup de foudre ? Non, pas du tout. Alors vous me permettrez de rester encore un peu. “ Mais ça, j’adore ! On se dit qu’on va voir, qu’on on va essayer. J’ai envie d’y aller ! Après, on se rend très vite compte, dès les premières séances de travail, que ça répond ou pas. On le voit assez vite. Et très vite, j’ai vu qu’il avait une chance pour moi. Magnifique. Une chance, une chance de bonheur. Je ne dis pas une chance de carrière.

Voilà, c’est plus exactement cette promesse de bonheur d’être dans un beau film, un film important. C’est vachement bien ça, c’est formidable ! Et quand j’essaie mes costumes et que je vois débarquer Dominique blanc, avec sa perruque blonde ou la petite Céleste Brunnquell que j’avais vu jouer dans En Thérapie, je me dis qu’il n’y plus de problème, c’est fini. On a une distribution de folie.

Avez-vous l’impression que le personnage de Serge vous a permis d’explorer quelque chose que vous n’aviez pu travailler auparavant ? 
Jacques Weber : Non, je ne peux pas dire ça, non ça serait mentir. C’est un rôle magnifique, mais j’ai senti des ramifications avec le rôle que je traversais au théâtre, et pas n’importe lequel, le Roi Lear. C’est le patriarche fragile, le colosse aux pieds d’argile. Et c’est ça, c’était évident tout de suite. Après ce qui m’a plu, ce sont des choses très concrètes. Comment signaler cette fragilité ?

« Bon, parce que c’est vrai, je le sais, quand j’arrive à l’écran, j’ai une masse, j’ai une présence physique imposante. C’est le patronat dans toute sa splendeur. »

Bon, parce que c’est vrai, je le sais, quand j’arrive à l’écran, j’ai une masse, j’ai une présence physique imposante. C’est le patronat dans toute sa splendeur. Enfin, pas tout à fait. J’ai du mal à me relever avec mes 120 kilos et ça avance, ça progresse. C’est très amusant et c’est mon métier. C’est mon métier de jouer des rôles comme ça. Plus les rôles sont antagonistes, plus ils sont complexes, plus ils sont différents, plus c’est très excitant à jouer C’est un beau rôle. Et quand bien même un rôle ne serait pas très bien écrit (ce qui n’est pas le cas), au point de ne pas avoir d’aspérité, c’est à l’acteur d’en trouver, et on en trouve toujours je crois.

Il y a quelque chose de très intéressant, qui était déjà présent dans L’Heure de la sortie, ce sont les questions de genre. Dans L’origine du mal, les femmes ont des prénoms mixtes.  Stéphane, le personnage de Laure Calamy, est homosexuelle. Le fils a été exclu car il est gay. 
Sébastien Marnier : Moi ça m’intéressait parce que j’ai découvert effectivement que je voulais faire un film sur la famille. Mais en l’écrivant, je me suis dit que c’était aussi un film sur les acteurs et les actrices, sur le cinéma en général. Et j’avais envie d’explorer toutes ces relations entre une mère et une fille, entre une sœur et une nouvelle belle-sœur. Voilà toutes ces relations là… Je mets un peu de côté le personnage de Serge.

Toutes ces relations entre femmes, amantes aussi. Il devait y avoir quelque chose de charnel, malgré toutes leurs bizarreries et leur sécheresse. Ça devait passer par une espèce de sexualité un peu sous-jacente. Alors il y en a une qui est explicite entre Suzanne Clément et Laure Calamy. Et même entre la logeuse et Stéphane: on sent que c’est quelque chose qui passe par le corps. Le personnage de Calamy fait du bien aux gens bizarrement. Et ça passe par là.

C’est fréquent et naturel qu’on me rappelle le cinéma de Claude Chabrol puisque c’est un auteur que j’adore. Mais je pense, effectivement, que mon cinéma est un peu plus queer ou camp. Le personnage de Calamy, c’est un peu Théorème de Pasolini, aussi. Je pensais naturellement à un personnage qui arrive et qui vient un peu tout fracasser et, en même temps, qui vient aussi réveiller, qui vient aussi recréer des alliances. Mais ouais, de toute façon, je crois que ça m’intéresse beaucoup de filmer le corps de toutes mes actrices. Et malgré ce que disait Jacques, je trouve quand même, sur la manière dont j’ai pu filmer son corps, qu’on n’a pas tant vu cette fragilité chez lui. 

« Si on me demande de jouer Hitler, et que c’est le Rassemblement National qui me demande de tourner, je refuse. Ben ouais ! Par contre, si un très grand metteur en scène me demande de jouer Hitler, mais immédiatement ! »

Jacques Weber : Oui, oui, c’est oui, c’est vrai. C’est vrai, ça. Le fait de me retrouver en slip petit bateau, avec mon énorme bide et tout … Il n’y a plus d’interdit du tout.  On peut me demander n’importe quoi. Si, il y a une chose importante, c’est le rapport à l’éthique. Je prends un exemple : si on me demande de jouer Hitler, et que c’est le Rassemblement National qui me demande de tourner, je refuse. Ben ouais ! Cependant, si un très grand metteur en scène me demande de jouer Hitler, mais immédiatement ! Je défends Hitler, même. Je vais chercher le côté grand-père qui adorait ses petits-enfants. Mais bien évidemment !

Il y a une violence inimaginable à certains moments du film. Au début, ou dans d’autres scènes dont on ne peut pas parler comme celle du feu… C’est incroyable ! Ça, c’est du cinéma ! Il y a aussi autre chose, le film est plus Aldrich que Hitchcock. Parce que chez Hitchcock, ce n’est pas ce type de violence du tout. Ce n’est pas de la violence physique. Hitchcock, c’est une violence mentale. 

Vous parlez de Robert Aldrich, mais c’est vrai qu’avec Dominique Blanc, et son personnage Louise, on a l’impression de voir Bette Davis dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane … 
Sébastien Marnier : Ouais ouais. Bizarrement c’est quelque chose qu’on n’a pas vraiment formulé avec Dominique. Le jour où on a fait les premiers essayages des costumes, elle devait être là 1h et elle est restée 5h. Quand j’ai vu sa tête… elle s’est dit “OK, donc on va jusque-là” C’est là que le personnage s’est créé, que Dominique s’est décidée à faire ses griffes rouges. 

Son personnage n’est que névrose. 
Sébastien Marnier : Ah bah oui, mais c’est quand même une femme à qui Serge a toujours interdit de travailler, donc elle se fait quand même vraiment chier dans la vie depuis longtemps. Malgré tout, elle est restée. Elle s’est créé cette fantaisie. Ce sont un peu les roi et reine d’un royaume imaginaire. Tout était tout à fait possible quoi. 

Vous pensez que des familles peuvent être pires dans la vie ?
Sébastien Marnier : Le personnage de Louise est très inspiré d’une femme que je connais. Et cette femme est beaucoup plus folle encore que Louise, vraiment ! J’aime les gens bizarres de toute façon et mes parents m’ont toujours rappelé que je faisais des listes de gens bizarres, même quand on était en vacances au camping.

C’est horrible à dire mais les gens ordinaires ne m’ont jamais intéressé. J’adore ce personnage. J’adore la mère de mon ami dont je me suis inspiré, et ce sont des amis tout à fait extraordinaires. Evidemment, en tant que mère, c’est plus problématique. Ces personnages ont des milliards de choses à combler Le personnage de Doria Tillier (George), je la trouve touchante aussi là-dedans. Elle est revenue pour prendre les rênes, pour que l’entreprise familiale ne se casse pas la gueule. Mais elle veut aussi impressionner son père et sûrement avoir un petit bisou, un câlin, qui ne viendront jamais.

Synopsis : Dans une luxueuse villa en bord de mer, une jeune femme modeste retrouve une étrange famille : un père inconnu et très riche, son épouse fantasque, sa fille, une femme d’affaires ambitieuse, une ado rebelle ainsi qu’une inquiétante servante. Quelqu’un ment. Entre suspicions et mensonges, le mystère s’installe et le mal se répand…

L’Origine du mal de Sébastien Marnier avec Laure Calamy, Jacques Weber, Doria Tillier, Suzanne Clément, Dominique Blanc, Céleste Brunnquell, Véronique Ruggia Saura, Naidra Ayadi

Durée : 2h05 – Sortie le 5 octobre 2022

Photos : The Jokers Films © Laurent Champoussin

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