Par Marc Godin

Dans les années 90, un préado tente de se faire accepter par une bande de skaters. Fin de l’enfance et nostalgie : la formidable première réalisation du comédien Jonah Hill.

On a commencé à repérer Jonah Hill il y a une quinzaine d’années dans les comédies plus ou moins régressives de Judd Apatow : 40 ans et toujours puceau, En cloque, mode d’emploi ou Funny People.

Second couteau imparable et tranchant, Jonah Hill est ce petit gros hystérique qui met en valeur l’acteur principal, avec un débit-mitraillette, un incroyable sens du timing et une gestuelle imparable. En 2007, il explose dans SuperGrave, au côté de Michael Cera et de Seth Rogen. Il est grossier, insupportable, ne pense qu’à picoler et baiser. Bref, c’est du Jonah Hill puissance 1000, mais dans les dernières minutes, le film se métamorphose et Jonah Hill se lance avec Cera dans une séquence d’une incroyable émotion.

En 2011, Hill, qui aurait pu se contenter ad vitam aeternam du rôle de bouffon rondouillard, entame un virage à 90° quand il remplace Demetri Martin pour Le Stratège (Moneyball) de Bennett Miller.

Le film est ciselé par les deux plus grands scénaristes du moment, Aaron Sorkin (Steve Jobs, The Social Network) et Steve Zaillan (La Liste de Schindler) et Hill donne la réplique à Brad Pitt et Philip Seymour Hoffman.

Petites lunettes en fer, bouille ronde, il incarne un jeune économiste diplômé de Yale, petit génie des statistiques qui va révolutionner le monde du baseball. Il est bien sûr dément dans cet excellent film et se révèle un incroyable voleur de scènes.

Il obtient sa première nomination aux Oscars, puis continue à faire d’audacieux choix de carrière.

Il obtient un petit rôle dans Django unchained de Quentin Tarantino, puis tourne dans Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese. « C’est mon réalisateur préféré, j’aurais payé pour être dans son film. » Défoncé pendant 3 heures, les dents fluo, Jonah Hill électrise l’écran et s’offre plusieurs séquences d’anthologie au côté de son pote Leo DiCaprio. Et décroche sa troisième nomination aux Oscar. En trois ans !

“Pour la première fois, j’ai l’impression d’être moi-même”

Depuis, Jonah Hill fait ce qu’il veut : des voix dans des dessins animés (Dragons, Sausage Party), des films ambitieux (les frères Coen, Gus Van Sant, Harmony Korine), des séries TV (Maniac)…  Et passe derrière la caméra avec 90’s, qui sort ces jours-ci chez nous. A 35 ans, le réalisateur débutant déclare : « J’ai longtemps été celui que les autres voulaient que je sois. Pour la première fois, j’ai l’impression d’être moi-même ». Et bien sûr, 90’s est une merveille, un bijou intime, honnête sur la fin de l’enfance.

Un film qui vient du cœur.

Rebelles à roulettes

Nous sommes au milieu des années 90, à L.A. Stevie a 12 ans. Introverti, chétif, mal dans sa peau, il est élevé par sa mère-célibataire débordée, régulièrement tabassé par son grand frère. Il rêve de musique, de filles, de liberté et se damnerait pour se faire accepter par le gang de skaters de son quartier, quatre écorchés vifs qui écument le bitume, provoquent les flics et font se pâmer les adolescentes. Bientôt, il devient la mascotte des rebelles à roulettes, commence à prendre ses premières cigarettes et bitures, se met en danger, zone le soir. Il a une nouvelle famille, il a enfin été accepté…

Beau et fragile

Véritable miracle, 90’s est un petit film fragile et beau, l’antithèse parfaite, voire l’antidote, à cette purge d’Avengers : Endgame. Format carré en 1.33, tourné en 16 mm, durée de 85 minutes, Jonah Hill joue profil bas, loin de l’enflure et l’emphase hollywoodiennes.

Depuis longtemps, il souhaitait raconter cette histoire de môme mal dans sa peau et il a peaufiné son scénario pendant quatre ans. Narration low profile et simple, dialogues justes, ton doux-amer, Hill te cueille en beauté et s’il te serre la gorge, c’est vraiment très doucement. Mais sûrement.

Ce préadolescent, c’est Jonah Hill, bien sûr, mais c’est aussi l’Antoine Doisnel des 400 coups, un des kids de Larry Clark. Mais en fait, Stevie, c’est nous. Avec cette histoire de skaters, Hill redessine les paysages de notre enfance, fait ressurgir, tel Proust, des émotions, des sensations, des instants fragiles et essentiels que l’on croyait à jamais enfouis au fin fond de notre mémoire.

Et c’est pour cela qu’à plusieurs reprises, nos yeux s’embuent, crucifié par la vérité qui se dégage de l’ensemble et bercé par la B.O. de l’année (A Tribe called Quest, GZA du Wu-Tang, Cypress Hill, The Pharcyde…).

Des séquences en apesanteur

Derrière la caméra, Jonah Hill ne fait pas le malin. Pas d’afféteries de mise en scène, pas de mouvements de caméra spectaculaires, c’est simple et puissant comme du Gus Van Sant. A la fois, naturaliste et poétique, Hill filme à hauteur d’enfant, étire la durée de certains plans à l’infini (la préparation d’une planche, les séances de skate), joue de l’ellipse avec d’autres plus importantes. Et que dire de sa direction d’acteurs…

Il parvient à sculpter quelques plans sublimes, grâce au directeur de la photo du dernier Gus Van Sant, comme cette séquence en apesanteur où les mômes dévalent une route en plein milieu du trafic, baignés dans la sublime lumière du crépuscule, et se métamorphosent, insouciants et radieux, en petits princes du bitume.

Hautement recommandé.

Sortie : 24 avril 2019 – Durée : 1h24 – Réal. : Jonah Hill – Avec : Sunny Suliic, Katherine Waterston, Lucas Heges… – Genre : comédie – Nationalité : américaine

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