Par Marc Godin

Le chemin de croix du conservateur d’un musée d’art contemporain suédois. Une satire irrésistible de notre société bien-pensante et satisfaite. Mais pourquoi ce très grand film, récompensé de la Palme d’or du festival de Cannes 2017, suscite t-il autant de haine ?

A Cannes, le Suédois Ruben Östlund a raflé la mise avec The Square, provoquant la fureur d’un paquet de festivaliers et de critiques qui auraient préféré offrir la Palme d’or au très consensuel 120 Battements par minute (le sida, c’est pas bien, Act Up, c’est très bien, les labos, caca).

Cinq mois plus tard, The Square sort en salle, mais la critique française l’attendait au coin du bois pour le descendre en beauté. Résultat, The Square se voit estampillé « film de droite » (qu’est-ce que ça veut dire, putain ?),

Östlund qualifié une nouvelle fois d’entomologiste, de misanthrope, de sous-Haneke (« le Haneke de la blague Carambar », selon L’Obs), de p’tit malin… Pourtant, le film est supérieurement réalisé, interprété, et Östlund scrute notre société avec une incroyable acuité, enchaînant des séquences drôles, bouleversantes, inoubliables.

The Square est l’histoire d’une chute. D’un homme qui a tout et qui n’a rien. Intello chic et cool, Christian est le conservateur d’un musée d’art contemporain de Stockholm. Homme de pouvoir, beau mec, c’est également un père divorcé à la ramasse, un homme qui doute. Il roule en Tesla, soutient les causes humanitaires, achète des sandwichs pour les mendiants, même s’il se plaint qu’ils ne disent pas merci. Il prépare sa nouvelle expo sur la tolérance et la solidarité, « The Square », une installation constituée d’un grand carré tracé à même le sol, avec ce texte explicatif : « Le Square est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Dedans, nous sommes tous égaux en droits et en devoirs. » Mais bientôt, victime d’une mise en scène, il se fait voler son téléphone et son portefeuille.

Christian découvre alors qu’il est parfois difficile de vivre en accord avec des valeurs, entame une relation bizarroïde avec une journaliste et son exposition tourne au fiasco. Bref, sa vie se barre en couille…

TERRY NOTARY © Alamode Film

Contrairement à Robin Campillo, l’auteur-réalisateur de 120 BPM, Östlund ne fait pas dans le didactisme et la bonne conscience. Il souffle le chaud et le froid, ne dit jamais ce qu’il faut penser, oscille entre cynisme et humanisme. Dans cette foire aux vanités, il donne à voir des êtres complexes, perdus, bourrés de contradictions. Mais ne juge jamais ! Alors oui, son héros est insupportable et perdu, autoritaire et faible, égoïste et généreux.

Comme nous ! Car Christian est notre frère de larmes, un homme de bonne volonté mais anesthésié par le quotidien et le boulot, néanmoins capable de venir en aide à une femme en détresse, d’écouter parfois ses filles, et peut-être de changer, d’aimer. Si Ruben Östlund chatouille (gentiment) le monde de l’art contemporain, il dresse surtout un portrait acide de notre société préoccupée par les valeurs humanistes mais rongée par l’indifférence, l’irresponsabilité, la compétition, le politiquement correct, le conformisme, l’argent…

Une société où la pub et le journalisme marchent sur la tête, où les hommes et les femmes ne peuvent plus s’aimer (avec la scène de cul la plus ahurissante de l’année, à la fois anxiogène, anti-érotique, drôlissime), où les SDF exigent des sandwichs sans oignon et où l’on récupère – peut-être – son humanité perdue dans les ordures déversées par une benne géante. En alternant le rire et l’effroi, en étirant les situations jusqu’au paroxysme, Östlund pousse constamment son spectateur hors de sa zone de confort. A plusieurs reprises, on patauge dans la gêne, celle du personnage, et l’on se retrouve recroquevillé dans son fauteuil, crucifié par le malaise grandissant, puis délivré par un rire salvateur.

Grand film punk, The Square est formellement miraculeux. C’est un bijou de précision et d’efficacité qui évoque à la fois Michael Haneke, Luis Buñuel, les Monty Python et Jacques Tati. Chaque plan est rigoureusement pensé, composé, cadré, Ruben Östlund cisèle de magnifiques plans-séquences, joue subtilement sur le hors champ. Selon le principe des poupées gigognes, son film est constitué de mises en scène de différents ordres, une suite de happenings (le vol du début, la performance de l’homme-singe, le film publicitaire pour l’expo, le spectacle de gym acrobatique des filles du héros…), films dans le film qui nous répugnent, nous comblent, nous submergent.

C’est simplement éblouissant, d’autant plus que tous les acteurs sont exceptionnels : Claes Bang, acteur danois exceptionnel que l’on devrait revoir sous peu dans de gros blockbuster US, Elisabeth Moss, vue dans Mad Men, journaliste à côté de la plaque et un poil flippante, Dominic West, héros de The Wire, en artiste ordinaire ou encore Terry Notary, spécialiste de la performance capture vu en singe géant dans King Kong : Skull Island,  dans les trois volets de La Planète des singes où il incarnait le chimpanzé Rocket, qui se métamorphose en performeur homme/singe qui attaque les convives en smoking d’un dîner de gala. Un moment de cinéma extraordinaire, inoubliable, comme ce film, définitivement une des grandes œuvres de l’année. D’ailleurs je pense que dans 50 ans, quand on voudra étudier la mentalité des années 2010, nos angoisses, les rapports homme-femme, nos doutes, nos espoirs, on pourra se pencher sur The Square, sanctuaire de notre humanité vacillante mais bien réelle.

Date de sortie : 18 octobre 2017 – Durée : 2h22 – Réal. : Ruben Öslund – Avec : Claes bang, Elisabeth Moss, Dominic West… Genre : comédie, drame – Nationalité : Suédoise, Allemande, Danoise, Française

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