Par Marc Godin

Dans un futur proche, un cyborg sexy traque un mystérieux cybercriminel. Et enquête sur sa propre identité. Supérieurement mise en scène, une odyssée existentielle avec Scarlett Johansson, extraordinaire en fantasme cybernétique.

En 1989, Masamune Shirow (c’est un pseudo) invente le futur. Sur deux années, il publie les aventures du Major Motoko Kusanagi, cyborg surpuissante et sexy qui lutte contre un mystérieux cybercriminel, le Puppet Master. Shirow parle de hacking, de réseaux, de terrorisme, de piratage de cerveau, de virus informatique (en 1989 !), signe un manga cyberpunk, violent et contemplatif, un objet étrange et dément où il conçoit la poésie des réseaux, la beauté 2.0.

En 1995, Mamoru Oshii adapte la BD de Shirow et signe un classique de l’animation japonaise. Son film ne reprend qu’un épisode du manga et le character design très réaliste s’éloigne assez du style de Shirow. A l’époque, certains fans reprochent au film d’être plus un anime d’Oshii qu’une adaptation fidèle de Shirow, mais il est maintenant considéré comme un chef-d’œuvre de la japanimation.

Avec son animation générée par ordinateur, le film d’Oshii va faire rêver des millions de spectateurs dans le monde entier et inspirer de nombreux réalisateurs, dont les sœurs Wachowski qui vont le piller dans les grandes largeurs pour la trilogie Matrix. Attendu comme le messie par tous les fans du manga, l’adaptation live de Ghost in the Shell percute finalement les écrans en 2017, après plusieurs tentatives infructueuses.

Et, trêve de suspense, c’est une splendeur.

Dans un futur proche, le Major fait partie d’une brigade d’élite qui lutte contre les cyberterroristes. Cyborg, son corps d’acier abrite un cerveau humain et, peut-être même, une âme. Avec son équipe de gros bras, elle affronte le Puppet Master, un terroriste insaisissable qui pirate et contrôle les esprits. Mais le Major, persuadée qu’elle a été sauvée suite à un terrible et accident, découvre bientôt qu’on lui a peut-être volé sa vie. La traque du Pupett Master se double alors d’une quête d’identité.

TAKESHI KITANO ©Paramount Pictures

Une odyssée existentielle

Ce qui étonne quand on découvre le film de Rupert Sanders, c’est son ambition. Alors qu’Hollywood lave plus blanc et transforme tous les blockbusters en produits débiles, de la bouillie en image de synthèse pour enfants de moins de 12 ans, l’ambition de GITS fait chaud au cœur. De fait, malgré les millions de dollars en jeu, Rupert Sanders fait du spectacle, et quel spectacle, mais garde au cœur du film les problématiques de l’œuvre originale (dans l’animé, le Major assurait qu’elle avait ses règles).

Dans le film, pas de super-héros en costumes fluo qui se torgnolent en s’envoyant de grosses vannes, mais les interrogations d’un androïde (qui rêve peut-être de moutons électriques) : qui suis-je, quelle est ma part d’humanité si j’aime encore, est-ce que mes pensées, mes souvenirs sont vraiment les miens ?

Voici donc un divertissement anti-totalitaire pour ados qui parle de ce qui fait notre humanité, de notre rapport aux machines dans ce monde connecté, de l’effacement entre réel et virtuel, de l’hybridation, de la surpuissance des grandes corporations qui défient les états…

Pourtant, le script a été écrit par plusieurs scénaristes plus ou moins bons (dont un de la série Donovan), d’autres plus ou moins officiels (Juliette Binoche nous a confirmé que son personnage du docteur Ouelet a été peaufiné et étoffé à sa demande express) et comme de nombreux blockbusters, il a été réécrit pendant le tournage, ce qui ne donne jamais rien de bon…

Le cœur du film, c’est le cœur vibrant de l’œuvre de Shirow et d’Oshii, à savoir le questionnement du Major qui bascule dans le vertige existentiel. Le Major a des souvenirs, mais tout cela a t-il été implanté, ses pensées sont-elles réelles ? Ghost in the Shell est un gros blockbuster, conçu pour cartonner dans le monde entier, mais avec un supplément d’âme.

scarlett johansson © Paramount Pictures

Une mise en scène intelligente

Réalisateur de Blanche Neige et le chasseur, Rupert Sanders n’est pas un manchot. De fait, son premier long-métrage était incroyablement éclairé, réalisé par un orfèvre qui ciselait chaque plan, fignolait chaque mouvement de caméra et se révélait un bon directeur d’acteurs.

Avec GITS, Sanders signe une merveille de mise en scène. Les décors du film sont ahurissants. Une mégapole grouillante et déserte, avec des gratte-ciels bardés d’hologrammes. Bref, la plus belle ville de SF depuis… Blade Runner. Sanders se lance dans l’exploration de cette ville de troisième type, prend son temps, nous balade, filme le ciel, un cimetière, un labyrinthe de ruelles, fait dans le contemplatif. De la poésie 2.0 !

Très intelligemment, le cinéaste visionnaire utilise l’anime d’Oshii comme un blueprint, un storyboard. Il reprend des séquences entières comme l’ouverture du film, le générique avec la fabrication du Major, la poursuite avec les éboueurs ou la séquence finale avec le spider-tank.

Des moments d’anthologie sublimes de beauté et d’action, qu’il parvient à transcender. Prenons l’exemple de la séquence d’ouverture. Perchée en haut d’un building dans la nuit électrique de Tokyo, le Major se connecte et se prépare à intervenir. Elle abandonne sa combinaison et, après avoir repéré ses cibles, se jette intégralement nue dans le vide. Une chute hypnotique. C’est la copie carbone du dessin animé d’Oshii (comme une adaptation live d’un Disney), puis Sanders dégaine une incroyable scène d’action, complètement inédite.

Le Major pulvérise une baie vitrée, court sur les murs, dézingue une bande de robots-geishas, un robot-araignée, cogne, tire, tue. La séquence est ahurissante de sauvagerie hi-tech, de beauté. Sanders met à l’amende tous les réalisateurs d’action, même les frères (sœurs) Wachowski  qui avait repompé GITS lors de la séquence où Trinity se jette dans le vide d’un gratte-ciel, poursuivi par un Agent, au début de Matrix reloaded.

Abonnée aux rôles d’alien, de mutante ou de clé USB, Scarlett Johansson offre son corps incroyablement charnel pour incarner cette énigme synthétique que l’on ne cesse d’ouvrir, réparer, augmenter, upgrader. Des scènes qui évoquent l’extraordinaire Under the Skin de Jonathan Glazer, déjà fasciné par le corps sculptural de la déesse Scarlett.

Coiffure et fringues de skinhead, elle est parfaite en cyborg trop humaine (ou est-ce le contraire ?), en fantasme cybernétique. Autour d’elle, Rupert Sanders a réuni un casting solide qu’il dirige avec maestria : Takeshi Kitano, dont le grand retour enchante, Juliette Binoche, qui a refusé à trois reprises le film avant d’accepter devant l’insistance du réalisateur, le Danois Pilou Asbæk, vu dans Borgen ou Game of Thrones ou encore le très intense Michael Pitt.

Avec son cast international, Rupert Sanders relie humanité et univers virtuels. Il mixe action et philo, multiplie les sauts dans le vide (dans les réseaux, dans la mémoire vive des cyborgs), les références (aux autres films d’Oshii, à Frankenstein, RoboCop…) pour nous livrer, finalement, une vision apaisée, presque sereine de l’humanité 2.0.

Un film dont l’intelligence n’est vraiment pas artificielle.

Date de sortie : 29 mars 2017 – Durée : 1h47 – Réal. : Rupert Sanders – Avec : Scarlett Johansson, Pilou Asbaek, Takeshi Kitano… Genre : science fiction – Nationalité : Américaine

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