10191, l’odyssée de l’épice. Signé Denis Villeneuve, un spectacle total, opératique, une symphonie du cosmos titanesque, plombée néanmoins par un déficit d’émotion.

Par Marc Godin

Monumental

Après des mois de confinement, de disette cinématographique et de nanars asthmatiques sur Netflix, voici enfin Dune, attendu comme le Messie par tous les fans de SF et de grands spectacles ambitieux.

Comme Stanley Kubrick, James Cameron ou Ridley Scott, le Canadien Denis Villeneuve (Prisoners, Premier Contact et surtout l’extraordinaire Blade Runner 2049) est un adepte du cinéma total. Il invente ci un monde, un univers au-delà du temps et du cosmos, peuplé de créatures étranges et de machines infernales, et propulse son spectateur dans un maelstrom de bruit et de fureur, pour une odyssée de l’épice située en 10191.

Grâce à la puissance tellurique de sa mise en scène, de ses cadrages, des décors, Villeneuve joue à fond la carte immersive, épaulé par un sound design qui t’explose le sonotone. Avec le directeur de la photo Greig Fraser (Zero Dark Thirty, Foxcatcher, The Batman) et ses images désaturées, c’est une succession de séquences anthologiques qui vrillent durablement le cerveau ou d’images simplement ahurissantes, dignes d’être exposées dans une galerie d’art contemporain : le vol d’un ornithoptère, hélico de combat en forme de libellule, l’attaque d’un vers titanesque contre une moissonneuse d’Epice, les multiples décollages ou atterrissages de vaisseaux spatiaux sublimes, oblongs, majestueux, l’attaque des Harkonnen, les apparitions du Baron qui semble changer de taille à volonté, le Fremen qui chevauche le vers, les tourments du Duc Leto Atreides (Oscar Isaac), l’arrivée des femmes puissantes de l’ordre religieux du Bene Gesserit, le regard impénétrable de Zendaya, le sable et le désert à perte de vue…

Déjà vu ?

Malgré la beauté formelle et l’ahurissante qualité visuelle qui font de Dune une des réussites les plus saisissantes de ces dernières années, le film de Denis Villeneuve n’est malheureusement pas le chef-d’œuvre attendu.

Les trois scénaristes Villeneuve, Jon Spaiths (Prometheus) et le virtuose Eric Roth (Ali, Forrest Gump, L’Etrange Histoire de Benjamin Button) adaptent intelligemment le bouquin crypto-ésotérique de Frank Herbert, tentent d’en garder la substantifique moelle, dans toute sa mirifique complexité.

Le problème, c’est que Dune et ses cinq suites ont déjà été pillés par des dizaines de cinéastes, de Star Wars à Matrix, en passant par Avatar.

Si Dune, le roman, était pour le moins original en 1965, que penser d’un film de 2021 où il est question de Messie qui va se réveiller et se révéler, d’une mystérieuse prophétie, d’un super-pouvoir, « la Voix », qui ressemble étrangement à « la Force », de méchants très méchants, avec en sous-texte un questionnement sur l’écologie, la mythologie, le colonialisme ou le fanatisme religieux ?

Une expérience de cinéma unique, inoubliable

L’autre écueil du film, c’est que ses scénaristes ont oublié de construire, de caractériser un tant soit peu nombre de leurs personnages.

Si Paul, le héros incarné par Timothée Chalamet, son père et sa mère sont profonds, complexes, confrontés à des dilemmes et des choix cornéliens, que penser de Duncan Idaho (Jason Momoa), Piter De Vries (David Dastmalchian), Glossu Rabban (Dave Bautista) ou Gurney Halleck (Josh Brolin), clichés en armure, sans la moindre personnalité, avec trois pauvres répliques martiales.

Comme si Villeneuve était moins intéressé par ses persos que par le décorum, la mécanique rutilante des vaisseaux, le contexte, les symboles. Résultat, Dune est hanté par des ectoplasmes perdus dans de somptueux décors, la mâchoire serrée, et à cause de ce déficit de caractérisation, le film – froid et hiératique – souffre d’un manque flagrant d’émotion, qui empêche parfois l’indentification ou l’adhésion totale au projet.

On se surprend à admirer Dune, plus qu’à l’aimer véritablement. Pourtant, pendant les 2H 30 de projection qui filent comme une poignée de secondes, la magie de la mise en scène de Villeneuve emporte tout sur son passage, soutenue par la partition démente de Hans Zimmer. Et malgré les réserves, la déception première, on n’a qu’une envie : repartir dans les sables brûlants d’Arrakis, revivre en Imax cette expérience de cinéma unique, inoubliable, en attendant une hypothétique deuxième partie…

Sortie : Le 15 septembre 2021 – Durée : 2h36 – Réal. : Denis Villeneuve – Avec : Timothée Chalamet, Rebecca fergusson, Oscar Isaac… – Genre : Science-fiction – Nationalité : Américaine

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