Par Marc Godin

Un chasseur d’androïdes découvre un secret qui peut bouleverser le monde. La suite d’un classique de la SF qui pulvérise l’original et propulse le spectateur dans un rêve électrique. Un trip hypnotique époustouflant.

Je n’ai jamais été un admirateur de Blade Runner. Tout dans la forme et pas beaucoup de fond (j’entends déjà les fans hardcore hurler derrière leurs écrans). L’œuvre de Ridley Scott est bien sûr ponctuée d’images extraordinaires, de scènes d’anthologie, mais je suis resté de marbre devant ce film noir futuriste, un peu ronflant, où des androïdes qui se flinguent avec des humains.

Je n’ai jamais ressenti le vertige des fans, comme si le décor avait bouffé le film et était devenu plus important que la narration ou les idées. J’ai donc été voir BR 2049 sans à priori et sans angoisse : je n’en attendais absolument rien. Et je viens de découvrir un des grands films de l’année, un énorme blockbuster à 200 millions, avec deux scènes d’action, l’exact contraire de tout ce que Hollywood défèque ces dernières années, avec ses produits manufacturés bourrés de super-héros bas de plafond et de séquences spectaculaires.

L’action se situe 30 années après le premier Blade Runner. La Wallace Corp, nouvelle entreprise toute-puissante, règne sur le monde et son dirigeant aveugle donne vie à des androïdes parfaits, esclaves 3.0 des humains. K (comme le héros de Kafka ?) est un blade runner, flic d’élite du LAPD chargé d’éliminer les androïdes jugés dangereux, notamment les réplicants de la vieille série Nexus 6, qui n’obéissent pas ou plus aux humains.

K fait son boulot sans état d’âme, élimine un mystérieux colosse (Dave Bautista) mais découvre bientôt un secret enfoui depuis des années qui pourrait changer le monde. Pourchassé à son tour, son seul espoir est de retrouver Deckard, un ancien blade runner qui a disparu depuis des années. Et c’est tout car il m’est impossible de vous en dire plus sans spoiler le film… BR 2049 a été écrit par Hampton Francher, 79 ans aux fraises, acteur de télé, dont les deux titres de gloire seront d’avoir été le mari de Sue Lyon, la jeune héroïne de Lolita, et d’avoir écrit le premier Blade Runner.

Pour cette suite, il a été épaulé par Michael Green, auteur du catastrophique Green Lantern et des pas très reluisants Logan et Alien Covenant. Pourtant, les deux hommes ont réalisé un tour de force narratif assez hallucinant. Car BR 2049 est un prototype, une suite qui déjoue toutes les attentes et tous les écueils des suites ou des remakes, avec des références ahurissantes à Nabokov, L’Ile au trésor ou Tchaïkovsky.

Nous sommes dans un univers connu, mais les deux scénaristes vont nous emporter ailleurs. Il est donc question de robots et d’humains, de robots plus qu’humains et d’humains déshumanisés, avec des personnages de l’original qui viennent nous faire un petit coucou. Avec une belle maestria, les scénaristes brouillent les pistes à l’infini : qui est homme, qui est robot, qu’est-ce qui caractérise vraiment un homme, qu’est-ce que l’âme, une IA peut-elle mentir, désobéir, tuer un humain, alors qu’elle n’a pas été conçue pour cela, faisons nous partie d’un dessein plus grand ?

Ana de Armas ET Ryan Gosling ©Sony Pictures/Warner Bros. Pictures

En laissant de côté l’action à gogo, les bastons obligatoires, les jeux de mots à deux balles, les deux hommes parviennent à tricoter un trip hypnotique, un cauchemar cotonneux où le spectateur navigue dans un rêve éveillé. Les scénaristes citent explicitement Stanley Kubrick, Mamoru Oshii ou Andreï Tarkovski dans ce poème sidérant et élégiaque de plus de 2H 40 et abordent des thèmes comme la fin de l’humanité, l’importance du virtuel dans le réel, dans un monde à l’agonie, gouverné par des consortiums genre GAFA, obsédés par le transhumanisme, et dévasté par le consumérisme, l’exploitation des pauvres…

On est dans un blockbuster philosophique, mais au cœur de ce film métaphysique et mélancolique, il y a… l’amour. L’amour de K qui entretient une relation d’une infinie délicatesse avec un hologramme, l’amour d’un humain pour un androïde, l’amour d’un père pour son enfant… Quel putain de film !

L’autre ENORME surprise de BR 2049, c’est le Québécois Denis Villeneuve. Excellent metteur en images de Prisoners, Premier contact ou Sicario, il ne semble plus boxer plus dans la même catégorie et son art évoque à la fois Kubrick et Tarkovski.

Villeneuve impose son tempo, joue la carte du vide et du dénuement quand Ridley Scott saturait l’image de lumières bleu acier et de formes. Ici, on est dans un paysage mental, un enfer orange, vertical, sous la neige, designé par Dennis Gasner (qui a bossé sur les derniers James Bond ou pour Tim Burton) et éclairé par le génial Roger Deakins (No Counrty for old Men, Sicario, L’Assassinat de Jesse James), qui devrait faire main basse sur l’Oscar. Comme Andreï Tarkovski ou Carlos Reygadas, Villeneuve donne à son film la forme d’un rêve, cisèle un trip de sable ocre, d’étendues désertiques, ponctué par un sound design dément constitué d’infrabasses qui tétanisent le spectateur.

Sylvia Hoeks  © Sony Pictures/Warner Bros. Pictures

Et Villeneuve, malgré le budget, les SFX somptueux, l’armée d’informaticiens à gérer, se focalise sur son casting et se révèle un excellent directeur d’acteurs. Ryan Gosling, plus erratique que jamais, avance comme un somnambule, sans aucune expression sur son visage, un peu comme dans les trips de son ami Nicolas Winding Refn.

Pour une fois concerné, Harrison Ford donne la meilleure interprétation de sa carrière et le casting féminin est absolument éblouissant. Ca vibre, ça vit, ça saigne : du grand art. Cadeau bonus, Villeneuve s’offre quelques réflexions passionnantes sur le cinéma, les écrans, le vrai/le faux et les avatars (avec les guest stars Frank Sinatra, Marylin Monroe et Elvis Presley). Et il met en scène la meilleure scène d’amour de l’année, la plus troublante : une partouze à 3, en partie virtuelle. Inoubliable.

Souvent, lors de BR 2049, j’ai atteint l’état de sidération, retrouvé le vertige qui me saisissait quand je lisais les bouquins de Phlip K. Dick et où il était question de moutons électriques. Comment Villeneuve a t-il pu obtenir 200 millions pour ce blockbuster contemplatif, lent, hypnotique ? Et surtout, est-ce que le public va suivre Villeneuve dans son trip, comment les mômes qui font des triomphes planétaires aux Avengers et autres Batmaneries vont réagir devant ce trip philosophique ? En tout cas, vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous voulez vous prendre la claque de l’année.

Date de sortie : 4 octobre 2017 – Durée : 2h44 – Réal. : Denis VilleneuveAvec : Ryan Gosling, Harrison Ford, Jared letho… Genre : science fiction- Nationalité : Américaine

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