Par Marc Godin

Comme dans tous les grands films, on touche au sublime dès les premières nanosecondes : une jeune femme remonte le quai d’une gare, essayant de lutter contre un flot ininterrompu de voyageurs à contresens. Elle avance à grand-peine, comme dans un cauchemar. L’espace est obscurci par deux trains stationnés de chaque côté de l’écran. Soudain, Voichita tombe sur son amie d’enfance, sa copine de misère et d’orphelinat, Alina, travailleuse en Allemagne, de retour au fin fond de cette Roumanie pouilleuse. Mais Voichita s’est réfugiée dans les bras de Dieu, au-delà des collines, dans un monastère balayé par les vents où règne un pope orthodoxe inquiétant. Alina est amoureuse de son amie, ne peut vivre sans elle et veut la ramener avec elle en Allemagne. Trop tard : Voichita a basculé du côté de la foi, du côté de la loi.

Sur place, Alina entre en conflit avec l’institution, le pope et la mère supérieure (qui se font appeler papa et maman) et sombre dans l’hystérie. Son comportement blasphématoire va déchaîner les dévots, bientôt persuadés que la jeune femme est possédée… Elle est alors enfermée, attachée, affamée, bâillonnée. Un long supplice commence : un exorcisme…

Derrière la caméra scalpel qui met à nu les âmes, Cristian Mungiu, lauréat de la Palme d’or en 2007 pour l’extraordinaire 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Encore une fois, il est question de deux jeunes filles aux prises avec un homme dur et borné, un salaud ordinaire, de la violence faite aux femmes, de la lutte de l’individu contre la communauté. Pour ce chemin de croix glacial et brûlant, Mungiu s’inspire d’un fait divers survenu dans le monastère de Tanacu en 2005, où une jeune femme exorcisée par des religieux illuminés avait trouvé la mort. En de longs plans-séquences, le réalisateur filme une odyssée miniature, éprouvante, asphyxiante, au bout de l’horreur. Il prend le spectateur par les tripes et les agrippe pendant 2 heures 30. Et, tandis que le piège se referme sur ses héroïnes, le cinéaste réduit l’espace déjà claustrophobique, filme les visages, scrute les regards perdus, terrifiés ou d’une tendresse absolue de ses deux comédiennes, fabuleuses de fièvre et d’intensité. Il y a des cris, des chuchotements ; on pense à Bernanos, un peu à Dreyer, beaucoup à Kieslowski. On finit crucifié à son fauteuil et le film – insoutenable, salutaire – continue à vous hanter longtemps après la projection.

Date de sortie : 21 novembre 2012 – Durée : 2h30 – Réal. : Cristian Mungiu – Avec : Cosmina Strafan, Cristina Flutur, Valeriu Andriuta… – Genre : drame – Nationalité : roumaine

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