Steve Carell : 55 ans, toujours dément !

Il a illuminé de son génie comique des films potaches comme 40 ans, toujours puceau ou la série The Office. Mais Steve Carell ne se laisse pas cantonner dans les comédies et enchaîne les projets ambitieux comme Foxcatcher, Bienvenue à Marwen ou Vice. Et à chaque fois, il est simplement extraordinaire.

Par Marc Godin

En ce début d’année 2019, on a vu Steve Carell, 55 ans, dans pas moins de trois films : Bienvenue à Marwen, My beautiful Boy avec Timothée Chalamet, et Vice, au côté de Christian Bale. Trois bons, voire trois grands films, qui confirment que Steve Carell fait non seulement d’excellents choix de carrière, bossant avec des pointures comme Robert Zemeckis ou Adam McKay, mais qu’il s’affirme également comme un des talents les plus purs, les plus étincelants du moment.

Surtout que Carell prend un virage à la Jim Carrey ou Tom Hanks, abandonnant la comédie zinzin qui a fait sa gloire pour un cinéma plus adulte, plus exigeant. Un cinéma dans lequel il s’impose maintenant comme un comédien essentiel.

Bande-annonce de My Beautiful Boy de Félix Van Groeningen, avec Steve Carell et Thimotée Chalamet – 2019

Des débuts laborieux

« Acteur, c’est simplement la seule profession où je n’ai pas échoué… » Si la parole de Carell est d’une sincérité confondante, sa carrière est bel et bien jalonnée d’échecs, plus ou moins importants.

Steve Carell est né en 1962 dans le Massachusetts, d’une mère d’origine polonaise infirmière psychiatrique et d’un père, avec des racines italo-allemandes, ingénieur. Plus jeune de quatre frères, il joue gardien de but dans une équipe de hockey sur glace. Aujourd’hui encore, il fait partie d’une équipe de vétérans à Los Angeles, comme s’il ne se remettait pas de ne jamais être parvenu à devenir professionnel en hockey, sa passion.

Il fait ses débuts de comédien en 1991 dans La P’tite arnaqueuse, de John Hughes, au côté de Jim Belushi.

« Mon visage est synonyme d’échec »

Après des études d’histoire et de théâtre dans l’Ohio, il part vivre à Chicago et suit des cours d’improvisation avec la compagnie The Second City, où il côtoie l’humoriste Stephen Colbert, Tina Fey ou Adam McKey, et rencontre sa femme, Nancy Meyers.

Sa carrière est jalonnée d’autres échecs, qui expliquent sa vocation tardive de comédien, à 30 ans passés. Il s’imagine postier, mais arrête tout au bout de quelques mois. A un moment, il envisage même le métier d’avocat…

Il fait ses débuts de comédien en 1991 dans La P’tite arnaqueuse, loin d’être le meilleur film de John Hughes, au côté de Jim Belushi, et en 1996, il rejoint l’équipe de The Dana Carvey Show où il donne la réplique à Dan Carvey, bien sûr, et Stephen Colbert.

Extrait de Crazy Night de Shawn Levy avec Tina Fey et Steve Carell – 2010

Il vivote en faisant des apparitions dans des séries TV comme Come to Papa ou Voilà !, ne parvient pas rejoindre l’équipe du Saturday Night Live, mais apparaît régulièrement dans le Daily Show, sur la chaîne Comedy Central, de 1999 à 2005.

Rien dans son visage ne laisse supposer une inclination naturelle vers la comédie, comme celui des autres stars américaines du genre, comme Ben Stiller, Jack Black, Will Ferrell ou Adam Sandler. Il obtient pourtant son big break en 2003, où il joue au côté de Jim Carrey, énorme star à l’époque, dans Bruce tout-puissant.

Pour son premier rôle vraiment remarqué au cinéma, il apparaît en présentateur de journal télévisé qui sert de souffre-douleur à Carrey. Des années plus tard, on pourrait envisager cette comédie bon enfant comme la passation des pouvoirs entre le comique vibrionnant Jim Carrey – au faîte de sa gloire – et celui plus passe-partout de Steve Carell, jamais aussi bon que lorsqu’il joue un type ordinaire.

« J’ai la tête d’un handicapé de la vie, mon visage est synonyme d’échec. Je suis certes un zéro, mais je sais exprimer cette nullité. » Steve Carell

D’ailleurs, la réussite de Carell tient à ce physique passe-partout qui en fait une incarnation du cadre (très) moyen, très angoissé et très très complexé. Et son génie doit tout à cette capacité à infuser ce malaise à l’écran, à grands coups d’éclats de rires salvateurs. « J’ai la tête d’un handicapé de la vie, mon visage est synonyme d’échec. Je suis certes un zéro, mais je sais exprimer cette nullité. »

Les producteurs pensent qu’il ressemble à un serial killer

Il enchaîne les comédies et l’année suivante, Steve Carell est encore une fois un présentateur TV bas de plafond (pléonasme ?) dans l’hilarant La Légende de Ron Burgundy, et intègre le « Frat Pack », bande d’acteurs ci-constitué d’énergumènes énervés comme Will Ferrell, Ben Stiller, Paul Rudd ou les frères Wilson…

Bande-annonce de 40 ans, toujours puceau de Judd Apatow avec Steve Carell et Paul Rudd – 2005

L’année suivante, Steve Carell tourne dans le film qui va le propulser sur orbite, 40 ans, toujours puceau, dont il est l’auteur du pitch et le coscénariste. Pour la première fois en haut de l’affiche, il incarne un vendeur d’électroménager solitaire, un nerd handicapé par son pucelage, mais le film a failli ne jamais voir le jour.

Au bout d’une semaine, les producteurs de la Universal regardent les rushs et prennent peur. « Ils pensait que mon personnage était trop flippant. Ils ont dit que je ressemblais à un serial killer. » Judd Apatow parvient néanmoins à boucler le tournage, enchaîne les scènes d’anthologie, notamment l’épilation-supplice de son torse.

« Je suis allé à une réunion d’anciens élèves du lycée juste avant la sortie du film. Et ils ont commencé à parler de ce qu’ils faisaient, et j’ai mentionné que je venais de faire ce film, 40 ans, toujours puceau. » Steve Carell

Mais Carell est encore loin d’être une star. « Je suis allé à une réunion d’anciens élèves du lycée juste avant la sortie du film. Je n’avais pas vu ces gens depuis des années. Et ils ont commencé à parler de ce qu’ils faisaient, et j’ai mentionné que je venais de faire ce film, 40 ans, toujours puceau. Et je me suis rendu compte à quel point ça devait sembler débile à ces gens. En se basant juste sur le titre, on croirait qu’il s’agit du pire film de tous les temps. Je sentais que mes camarades de classe étaient désolés pour moi. Je voyais la pitié dans leurs yeux. » 

Sauf que cette comédie potache et bien grasse va enfoncer le box-office et rapporter la somme rondelette de 177 millions de dollars.

Très intelligemment, Steve Carell s’embarque dans le remake américain de la série TV anglaise de Ricky Gervais sur la vie de bureau, The Office, diffusé par NBC. Loufoque et grinçante, la série, dont il écrit plusieurs épisodes, va perdurer pendant sept saisons et 146 épisodes.

Une performance culte qui lui vaudra un Golden Globe. Impérial, Steve Carell fait le show et incarne un patron au petit pied, immature, incompétent et mégalo, qui se considère comme très drôle et qui comble son vide affectif en étant persuadé que ses employés le considèrent comme leur meilleur ami…

Les meilleurs moments de la série The Office

Changement d’image

Encore plus fort, Carell ose le grand écart dès l’année suivante. Intronisé nouveau comique à la mode, il change aussitôt d’image avec Little Miss Sunshine, un des grands succès du cinéma indépendant des années 2000, récompensé à Sundance, aux Oscars et aux César. Barbu, dépressif, Steve Carell abandonne son air ahuri qui est sa marque de fabrique, ses blagues pipi-caca, et campe un oncle homosexuel, suicidaire, « spécialiste numéro un » de Proust aux États-Unis.

Entre deux épisodes de The Office, Carell le stakhanoviste tourne tout azimut : dans des comédies (Evan tout-puissant, Max la menace, Légendes vivantes…), il fait des voix de dessins animés (Moi, moche et méchant) ou des comédies romantiques comme l’épatant Crazy Stupid Love, où il apprend les rudiments de la drague du maestro Ryan « Bogoss » Gosling, ou le méconnu Coup de foudre à Rhode Island, où, tendre et gaffeur, il fait les yeux doux à sa belle-sœur Juliette Binoche.

« Un seul principe fait loi : l’honnêteté. Un personnage de comédie n’a évidemment pas conscience d’être dans une comédie. Idem pour un personnage de tragédie. Jouer l’histoire, toute l’histoire, rien que l’histoire. » Steve Carell

A propos de son éclectisme et de sa curiosité, l’acteur déclare : « Je ne raisonne pas différemment selon le genre dans lequel j’évolue. Pas plus que je considère avoir quelque chose à prouver en m’aventurant sur un terrain où l’on a moins l’habitude de me voir. Un seul principe fait loi : l’honnêteté. Un personnage de comédie n’a évidemment pas conscience d’être dans une comédie. Idem pour un personnage de tragédie. Jouer l’histoire, toute l’histoire, rien que l’histoire. »

Dans la suite de la filmo de Steve Carell, les comédies se font plus rares et l’acteur va vers un cinéma plus adulte, où peut montrer la subtilité, l’étendue de son talent.

En 2013, il tourne un de ses meilleurs films, Foxcatcher, prix de la Mise en scène à Cannes. Faux nez, lentilles, dos voûté, il ressemble à Nosferatu. Inspiré d’un milliardaire ravagé qui a réellement existé (John Du Pont), obsédé par l’idée de donner aux USA une médaille olympique en lutte gréco-romaine, il finit par tuer son lutteur préféré.

Bande-annonce de Foxcatcher de Bennett Miller avec Steve Carell et Channing Tatum – 2015

Il est absolument dément dans ce jeu de masques existentiel, ce long labyrinthe dépressif au bout de la nuit, qui lui vaudra une nomination aux Oscars. « Approcher Du Pont en se demandant s’il était bon ou mauvais aurait été une erreur. Car bien malin celui qui pourrait dire qui était réellement cet homme, tant il entretenait une relation étrange aux autres. » Dans la réalité, John Du Pont était encore plus secoué : il pensait que les arbres de sa propriété bougeaient la nuit, que les Martiens lui laissaient des messages dans son écurie et obligeaient ses lutteurs à le suivre lors de chasses aux fantômes dans son parc…

« C’est un génie de la préparation. Et il a un talent incroyable, une sensibilité folle, pour reconnaître si un moment est porteur de vérité ou non. Et il ne lâche pas l’affaire avant d’avoir atteint ce moment de vérité… » Adam McKay

En 2015, il tourne Café Society avec Woody Allen et The Big Short : Le Casse du siècle, d’Adam McKay, Oscar du Meilleur scénario. Il donne la réplique à Christian Bale et Brad Pitt, dans cet ovni cinématographique qui démonte les mécanismes de la crise économique mondiale de 2008.

Il incarne un personnage déchiré, tragique, car à la fois spectateur et acteur de Wall Street, qui prévoit l’effondrement du système pourri allait aboutir à une monumentale dépression économique. De lui, le metteur en scène Adam MCKay déclare : « C’est un génie de la préparation. Et il a un talent incroyable, une sensibilité folle, pour reconnaître si un moment est porteur de vérité ou non. Et il ne lâche pas l’affaire avant d’avoir atteint ce moment de vérité… C’est très impressionnant à voir. Il me rappelle beaucoup Christian Bale, lui aussi très préparé et très sensible à cette dichotomie entre Vérité et Bullshit. Carell est très tenace. Il pousse et pousse encore, jusqu’à obtenir ce qu’il veut, tandis que Bale est plus décontracté, mais ils ont le même sens de l’investissement. »

Bande-annonce de Bienvenue à Marwen de Robert Zemeckis avec Steve Carell et Leslie Mann – 2019

Depuis, Steve Carell tourne quatre films par an, de moins en moins de comédie, et effectue des choix de plus en plus pointus. Dans Bienvenue à Marwen, il campe un homme brisé, psychologiquement diminué, après une agression sauvage qui s’est recrée un univers de fiction où il vit en sécurité avec ses chaussures à talons compensés et ses poupées animées qu’il photographie sous toutes les coutures dans des situations aventureuses

De lui, Robert Zemeckis a dit, il est de « l’étoffe dont sont fait les grands acteurs ». Et dans Vice, chef-d’œuvre du cinéma politique, il incarne un second rôle, le secrétaire de la Défense Donald Rumsfeld, et il est sidérant de cynisme dans le costume trois pièces de cet homme sans conviction (« Quelles sont nos convictions ? Elle est bonne celle là, elle est vraiment bonne »).

Steve Carell parle de son rôle de Donald Rumsfeld à l’occasion de la sortie Vice d’Andy McKay – 2019

« Les gens ont une idée de Rumsfeld, mais c’est une idée très étroite. J’avais l’impression que c’était mon travail d’élargir cela et de brosser un tableau plus général de qui il était, de ce qu’il craignait, de ce qui le bouleversait. C’est facile de jouer une caricature ou de regarder un film et de dire ensuite : « Je vais le faire.» C’est un peu cavalier de dire que je comprends ce qui fait vibrer Donald Rumsfeld ou John du Pont. Mais j’ai fait une tentative. Vous faites de votre mieux avec le matériel que vous avez, avec les sources que vous avez et avec votre imagination. »

Au sommet du monde, Steve Carell fait ce qu’il veut. De bons films, avec de très bons metteurs en scène. Considéré comme l’artiste le plus sympa d’Hollywood (confirmé par tous ses partenaires), il a joué dans plus de 70 films et séries, semble au sommet de son art et s’oriente vers le tournage de deux nouvelles séries.

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